Elisabeth PUJOL

 propos sur l’exposition de Rachid  

 

À propos de l’exposition de Rachid à La petite édition

À la porte d’une maison grande ouverte, reléguée dans un coin, une femme assise. Confinée dans l’espace intérieur, elle ne franchira pas le seuil. Son regard se tourne vers la ruelle et ses pensées l’entraînent dans la campagne environnante où vagabondent « un chien fou hurlant au ciel, une brebis égarée avec son petit berger… », sa terre, faite de « taillis épineux ou de ronces comme égarés dans le paysage et poussés par le vent » – une région berbère à la beauté âpre, aux reliefs accidentés, la toile de fond du peintre.
Des femmes kabyles généreuses, intrépides et fières, peuplent ses souvenirs. Le pinceau à la main, Rachid poursuit le voyage mémoriel entrepris dans son récit « Quelques ponts et des poussières », de Constantine à Batna, au cœur du massif des Aurès, à Sériana. Nous entrons avec lui dans des espaces silencieux où travaillent l’ébéniste en son atelier, la cuisinière dans sa cour, le vannier sur sa natte, à ciel ouvert. Des corbeilles ont été remplies pour accueillir les hôtes : opulente rusticité des légumes et des fruits récoltés dans les vergers indigènes. Images intemporelles inscrites pour toujours dans sa mémoire, générant une sève essentielle.
Un autoportrait, à l’entrée de l’exposition, place l’artiste au cœur de ce qu’il peint. Celui-ci semble guidé par une nostalgie sereine. Rien n’est plus, rien n’est perdu. Ni le quotidien lumineux enfoui dans le cœur de l’enfant qui a définitivement franchi les ponts de Constantine, ni les heures sombres évoquées dans l’exposition de manière allégorique : ici trois crânes, des vanités, plus loin la copie du Christ gisant d’Holbein, dont la mort noircit le visage. Martyrs sacralisés, immortalisés. Leur sang versé dans le flux de la vie s’est mêlé à la terre, avec le limon déposé par le ruissellement des pluies.
Un demi-siècle a passé et, par la magie de quelques tableaux, Rachid fait revivre un monde que l’Histoire n’a pas épargné. J’y vois le regard sensible et apaisé d’un poète déraciné.

 


Elisabeth Pujol, octobre 2016

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