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Henri ESTEBE

Une génération

A propos de L’Ordre des choses
D’Henri-Michel POLVAN

 

 

 

    

A propos de l’Ordre des choses
  

 

   On n’aura pas vraiment parlé de L’Ordre des choses de Henri Michel Polvan si on n’aborde pas, même brièvement, le thème de l’écriture. Il faudrait pour cela que ce roman soit flanqué d’une petite boîte noire. Qui serait capable de traduire ce que l’écrivain a ressenti, le dur travail du style, la fatigue des corrections, les horaires démesurés consacrés aux pages.
   Tout ce qui pourrait relever d’une séquestration, sauf que chez HMP écrire, c’est vivre ou en tout cas une manière spéciale de vivre. Pour lui, l’écriture est un être total, c’est la poésie qui tend à la prose le miroir de ses contraintes. D’où la nécessité d’un code serré et sûr. Chez lui, la phrase est à la fois une unité de style, une unité de travail et surtout une unité de vie.
   C’est aussi, une façon d’exorciser une souffrance. Conrad n’a-t-il pas écrit « Au cœur des ténèbres » pour neutraliser son expérience au Congo? « L’art est une blessure qui devient lumière » disait Georges Braque. Il en est de même pour l’écriture, nous avons tous besoin de beauté. Fernando Pessoa l’a très bien exprimé : « La littérature comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas ». Non, elle ne suffit pas. C’est pour ça, sans doute, que HMP écrit. C’est pour ça qu’on est en train de le lire.
   Comme dans tous les grands livres, c’est sur des questions de rythme, de dynamique, d’énergie, dans des critères de forme que ce roman se joue. Mais, essayons tout de même de faire quelques pas avec l’auteur, dans son livre, sans cette fameuse petite boîte noire.

 

  La chronique

 

   Une génération, ce n’est pas un fossé c’est un trou de mémoire.
   Henri Michel Polvan ne cesse de le combler. L’exercice est délicat. Il le sait. Il le dit. « Elle (la mémoire) a de la peine à remplir correctement son office d’archiviste… Elle perd aussi ses témoins, peut devenir une vraie confiture. »
Elle est aussi fictionnelle, sans cesse l’imagination peut venir la compléter et ainsi modifier le passé, tout au plus peut-on l’admettre chez les « vieillards » où elle engendre parfois « la fantaisie ou le fantasme. »
   Il faut donc reconstruire de solides ponts sur les failles du temps, débarrasser le paysage de son béton, « de la connerie faite architecture», pour faire apparaître « la Campagne des Grecs » et entendre «des chants bigarrés, ondoyants des musiques d’eau et de feu. ». Des paysages et des mélodies d’un âge tendre.
C’est toute la démarche de « la chronique » qui s’ouvre sur Marseille. Un Marseille d’après-guerre qui est déjà un après-guerre d’avant-guerre. Celle d’Algérie. Où le poseur de ponts se transformera alors en historien mais aussi en  dynamiteur des évènements, toujours en prise directe avec leurs déroulements.
   Mais suivons-le quelques instants dans son Marseille. Un Marseille dans l’ordre du rapport affectif. Ce que Dublin est à Joyce ou New-York à Dos Pasos. Où circule une autre vie, d’autres personnes, portées par la magie d’une écriture. Le piège serait de tomber dans le Never more de Poe – un autre Edgar sans (d) lui aussi ‒, tout en habillant les propos d’un spleen baudelairien. Il faut se méfier du Never more, de sa flopée de satellites ‒ remord, regret, rancœur, renoncement ‒ 4R qui n’ont rien de majuscule et qui vous plombent une pensée.
   L’auteur ne commet pas cette erreur : « cette ville désormais tellement autre et toujours si charnellement la même, si différente et si éternelle à la fois dans sa complexité de métisse, sa virginité de fille de joie, et qui m’aguiche à présent de sa plus friponne manière, parée de son détestable look dernier cri. Et, ma parole, ça marche. »
   Et oui ça marche. Comment peut-on se remettre de  telles phrases. On ne les lit pas impunément. Il faudra bien qu’un jour quelqu’un se décide à  fouiller dans l’œuvre de Polvan pour y dénicher des aphorismes et autres formules, afin d’établir un recueil de citations.
   Très vite, on se branche sur la source profonde de celui qui nous parle. Parce qu’il  fait naître des bulles de lumière dans notre tête et des scènes qui sont des îles d’émotion brûlante.   Au cours de cette plongée dans la ville, HMP amorce le parcours initiatique de son personnage, Louis, ‒ son prénom apparaît (page 69), on ne connaîtra son nom, Morante, qu’à la page 114.
   Louis, donc, flanqué de Nello  et d’Edgar qui ont reçu, d’une certaine façon, délégation pour parler de la vie, de la condition humaine, de la musique, de  Mozart, de Verdi – Dire qu’Edgar est un" Pessoa arborant les épaules de Tarzan et la jugeote de Marc Aurèle ‒ c’est déjà parler de littérature et de philosophie. On peut même imaginer que l’épicier Nello fredonne du Verdi « en tapotant sur son saucisson.»
   Un chant monte de ces pages remarquables, mais c’est un chant blessé. Parce que l’ombre de la mort est déjà là. On pouvait imaginer que cette chronique en ferait l’économie, que l’humus fertile et mortuaire était ailleurs, de l’autre côté de la méditerranée, sur des terrains militaires (et civils) où elle fait un peu partie de l’ordre des choses.  Où elle peut prendre la gueule du Père Noël « pour déposer deux morts tout frais dans les godasses de la compagnie », parée de cette distance et de ce fatalisme qui permettent de dire, c’est eux les morts et pas moi, je suis vivant.
   La mort, on ne connait pas tous ses multiples visages. D’ailleurs peu d’auteurs savent quoi en faire. Trop ou pas assez. Peut-être, parce que nous sommes tous des projets de cadavres (1). Dans la chronique, tout sonne juste. La mort d’Edgar est à la fois tragique et somptueuse à la hauteur de l’individu. C’est aussi un moyen d’enlever à la faucheuse de sa gravité ou du moins de s’efforcer d’élever Edgar à sa hauteur, alors que plus tard « un hebdomadaire à ragots relatera… l’horrible mise à mort d’un paisible citoyen, mordu à la gorge et vidé de son sang par un colosse forcené. »
   L’essentiel est cependant ailleurs, du côté de Louis, parce que la mort c’est avec lui qu’elle joue aussi, vous savez ce jeu d’enfance et d’adolescence…un, deux, trois soleil ! Quand il se retourne, elle là, bien sage, immobile, transparente, il ne la voit pas : « Si Edgar est encore parmi nous, je pourrais lui dire… », et pourtant sa main décharnée accroche déjà l’épaule de ce « Pessoa (à) la carcasse d’un lutteur de foire.»
Cette mort et ses circonstances, Louis ne les apprendra que beaucoup plus tard. Trop tard. Elle n’emporte pas qu’un être proche, un référent, mais aussi un morceau de vie en commun sur lequel  Louis n’a pas eu le temps de mettre des paroles. Parce qu’il écoutait beaucoup et parlait peu « je n’en avais pas tout à fait terminé avec l’adolescence » ou encore «  il n’y avait pas assez de vie derrière moi »
   Dès lors, comment poser une pierre tombale sur la mémoire ?
   Il y a bien cette lettre d’Edgar que les turbulences de l’époque lui  livrent avec un retard de quinze ans, et qui lui fera dire « A peine au début, me voilà déjà penché sur une fin. Une fin parmi tant d’autres. La fin d’Edgar ». Il y a bien aussi Julienne, cette passeuse de mémoire, « avec de la tendresse au fond des yeux »  qui lui donnera les détails sur les circonstances de cette mort.
   Et surtout ce bouquin Dédales. Louis avancera cette phrase : « Au fond, il est décourageant ce bouquin. Edgar aurait dû se contenter de se questionner en nous questionnant. De vive voix... » C’est ça, de vive voix. La parole. Dire. Le temps et l’éloignement ne lui ont pas permis de Dire, d’écrire le mot fin, et ce livre, Louis va le porter sur lui et en lui, un peu comme on enfile un vêtement de voyage pour poursuivre sa route et faire vivre une sorte de dialogue intérieur avec Edgar. « Dédales » est l’un des combats du roman. Peut-être, est-il aussi, l’une des raisons qui fera naître un peu plus tard « cette démangeaison tout aussi subite de l’écriture venue me tourmenter. » D’une certaine façon Louis devient à son tour la mémoire d’Edgar, peut-être évite-t-il ainsi que la mort ne vienne ternir ses souvenirs.
Marc Aurèle aurait bien aimé ça, des miettes de pensées, d’échanges, dans un cosmos éternel. Il faudra attendre la confiscation du livre, par un gradé obtus et une autre raison plus subtile pour que Louis se libère, en partie seulement, et passe à autre chose, encore que…

 

L’Algérie

 

   On va donc retrouver Louis Morante sous les drapeaux. Déjà, une permission le laissait présager. Il devient ici difficile de résumer l’Ordre des choses, une narration foisonnante qui va s’inscrire longuement au cœur de la guerre d’Algérie, se poursuivre à Oran, en Kabylie, dans les Aurès, pour s’achever en Camargue.
   On ne saurait plonger dans cette lecture par distraction. Il y a la somme des ingrédients qu’on y trouve, mais aussi l’alchimie qui les transcende pour parvenir à un ensemble mariant étroitement l’histoire, le romanesque et la précision imagée des petits faits, des détails  qui innervent le récit. On écrit avec des images disait Camus. Il n’y manquera rien : les victimes, et les bourreaux, les bras levés, les poings fermés, les mains tendues, les répressions, les grandes parties d’escarpolette politique, et aussi de puissantes amorces alors que notre époque a déjà mouillé les siennes.
   HMP appartient à cette catégorie d’auteurs, capables de placer dans une même marmite littéraire, des échappées, des dérivations, des réflexions philosophiques, des thèmes universels, des éclairages historiques, politiques et sociaux. Des effets stéréoscopiques aussi qui offrent des focus sur l’histoire d’un pays, la souffrance, l’identité d’un peuple, les différents profils de la mort.
   Et les digressions, ces Mississippi au milieu de jardins japonais : « les claquements sourds de la mitrailleuse. », qu’est-ce ? Une notation, un rappel, un guet-apens, un détail ? Du moins ça devrait, mais non, on débouche sur plusieurs pages magnifiques sur « le retour du paysage ».
   Ou bien « la fin de l’année 59 » et « un nouveau calendrier » qui s’ouvrent sur les variations d’une longue lettre de Moretti, ou encore « un café turc » accompagnant des « tranches de pain imbibées de beurre fondu », « petits moments du quotidien » qui se déguste en écoutant « les grandes heures » de la vie de Lucette. D’autres soupapes sont nécessaires, le plus souvent des descriptions : Oran, le village Nègre, Timgad et « le lacis de ruines. » On pourrait multiplier les exemples.
   Ici, c’est difficile de ne pas songer à Hugo et « ses Misérables ». A Tavernier, simple soldat, qui déclenche un récit panoramique sur la bataille de Waterloo. A Jean Valjean qui, en se réfugiant dans le couvent dit« Le Petit Picpus », provoque de longs propos sur l’agencement des lieux, la vie monastique et la spiritualité des nonnes.
   Le risque assumé est que d’aucuns cherchent à se positionner à partir des seules bannières historiques. On imagine bien que tous n’y trouveront pas leur compte, on approuvera ou on contestera, peut-être, la fidélité à l’histoire, mais rien à dire sur ces inserts qui se veulent objectifs, précis, documentés et c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques.

   Mais l’histoire avec « son grand H » n’est pas l’enjeu, du moins pas le seul enjeu. Et ce n’est pas là que le livre se joue. Il faut revenir à Louis et à son histoire avec « un petit h », qui n’est rien moins qu’un  long voyage au bout du déroulement de soi.
   Un voyage qui commence au sein d’une compagnie disciplinaire où il est affecté « pour des petits méfaits négligeables », mais qui met entre parenthèses trente mois d’une jeune vie, sacrifiée au titre d’une guerre au fort relent de colonialisme, qui n’incite pas aux rhétoriques patriotiques, et où les trouffions cohabitent grâce au  « danger partagé », et « ça donne un  bel aperçu de l’étendue de la farce.» 
   « Et c’est avec eux que tout a commencé, là-bas ». HMP va les décrire, les uns après les autres, d’après les réactions, les comportements, tous les automatismes quotidiens, leurs physiques et leurs surnoms, parce que c’est comme ça que les choses se passent là-bas. A l’exception de Louis dont on ne connaîtra que des va-et-vient de barbe et des cheveux mouillés collés à la peau, un regard aussi dira Lucette. HMP ne tombe pas dans le piège d’une beauté à la Jean Sorel, parce qu’il sait que les brutes la haïssent et y voient, à  tort, une forme de supériorité.
   D’abord avec Pétrus et Mirales, puis Robin des bois, un peu plus tard Moretti et d’autres, parfois les mêmes que l’on retrouvera à Oran, ou plus tard en Camargue en ce qui concerne Moretti ‒ qui bénéficiera d’un autre éclairage ‒, car il va prendre durablement sa place dans la vie de Louis. Au départ, tout cela est construit à partir d’un jeu subtil de chaises musicales organisé sur la base des classes d’incorporation, une sorte d’arithmétique militaire de l’âge.
   Ici, aucun visage adulte majeur n’occupe cette deuxième partie du livre, sauf celui de Lucette cette guerrière communiste spectaculaire, déterminée et attachante pour qui rien n’est futile sauf sa mort.
   Les personnages  de HMP ont vingt ans. La jeunesse. HMP dira d’elle «  cette terrible maladie » « un monde de toujours, installé dans son éternité défilante… ». Peut-être. Mais c’est aussi elle qui fracture l’être et l’aide à déborder. Qui libère des flots stagnants qui deviennent furieux. C’est ainsi que l’on peut accepter toutes les péripéties au-devant desquelles ils vont s’engager. Ce coup de feu à trois du côté de la Villa des Tamaris, à la demande de Mirales, dit Grande Bigue, jeune maquereau gascon, né à Lourdes, flanqué de sa flottille féminine, désireux de retrouver une certaine Sonia.
   Et plus tard, Louis, libéré de ses obligations militaires rejoindra ce même Mirales à Oran pour s’empêtrer dans un autre conflit de voyous qui se livrent à une sorte de guerre à titre privé à propos notamment d’une boîte de nuit « La Pieuvre écarlate », un conflit qui appartiendrait à la rubrique des faits divers, eu égard au contexte général, s’il ne devenait au final terriblement meurtrier.
  
   Peut-être est-il temps de parler de l’amour.
   De cette perle incandescente qui va éclairer le collier d’obscurité accroché au cou de Louis. Moretti, désormais unijambiste, attendra bien, dans sa Camargue, installé un bouquin à la main « devant les deux jambes de sa cheminée. »
   L’amour on l’a déjà rencontré dans « La chronique » à partir des « Quatre lettres de LOVE entrainées par la buée sur le pare-brise de la Simca ». Grâce à Cerise, vapeur rouge en robe des champs, « disparue au bras d’un hiver sévère et pugnace », mais une Cerise qui continue à s’égrener au long des pages, comme une définition  de « cette étrangère à qui l’on a dit Tu », chantée par Brassens. Ou peut-être plus, car en l’entrelaçant à plusieurs reprises avec Djamila ‒ que Louis n’a pas encore rencontrée ‒ on se demande si HMP n’essaie pas de nous dire qu’elles  sont les deux faces d’une même essence féminine.
   L’apparition de Djamila a quelque chose de théâtral ‒ il faut être prudent avec ce mot car HMP est aussi un homme de théâtre ‒ « il y avait quelque chose de déphasant dans la légèreté de cette apparition mouvante qui se jouait de la lourdeur endormie du lieu, au beau milieu de ce décor de carnaval », jusqu’à ce qu’elle relève la tête et : « c’est un regard qui traverse la salle comme un projectile » Un instant, on pense au coup de foudre, pour comprendre très vite que ce n’est pas le propos de l’auteur, que ce projectile va bouleverser en profondeur une vie déjà pas mal chahutée, qu’une grande aventure doit se dérouler dans le cœur de Louis.
   Un autre roman dans le roman, total lui aussi.
   Djamila est un être aux confins de la pureté, pas seulement celle de la chair, mais aussi du sol, de ses racines, porteuse d’un héritage qu’elle tient de son père, mort le drapeau de l’Algérie à la main. « Je suis ici, parce que, ici, c’est chez moi… Je marche sur la terre de mes ancêtres… »
   On a compris que HMP n’entend pas assigner à ce couple un petit bonheur humain, une descente de lit pour la vie. Il semble bien, au contraire, qu’à travers les rebondissements de cette rencontre, les circonstances, les incertitudes, les dangers, les retards momentanés, le temps qui passe son temps à les séparer, il se livre à une véritable mise à l’épreuve de l’amour.
   Djamila doit se réfugier au fin fond de la Kabylie, dans les Aurès. Louis va emprunter à plusieurs reprises des circuits sisyphéens pour la retrouver, puis la rejoindre à plusieurs reprises. Il ne se demande pas si cela est raisonnable ou justifié. Il accomplit ses périples, accepte tous les dangers, toutes les contraintes, tous les contretemps. Là s’arrête sa croyance. Cela suppose la force de l’amour et le caractère.
   La force de l’amour fait ici écho à la gravité des évènements, et le caractère aux mystifications politiques et à la traîtrise des hommes. Lucette, l’admirable Lucette, voudra les séparer pour mieux les protéger. Du haut de leurs vingt ans, ils diront d’une même voix : Non. C’est là qu’ils vont attraper tous deux la hauteur du couple mythique. Attraper, parce que la vie va vite et se replie, ils en feront l’expérience.
   Mais dans ce temps suspendu, il ne faut pas craindre de les imaginer quelques instants, il y a tant de peau, tant de caresse, tant de délectation du corps de l’autre dans ces lignes : «  cette fois LOVE ne coulait plus sous le poids inerte du temps, mais sous celui du sang requis par les morsures de nos baisers », plus tard viendront les splendeurs du frôlement « dans une multitude d’abris divers,(...) un labyrinthe de treilles, de clôtures et de palissades ».
   On s’amuse aussi à découvrir leurs jeux de cache-cache avec le danger, avec la mort : « par dix fois au moins, amusés comme des gosses, nous nous régalâmes de canarder nos visiteurs de fruits pourris qui étaient censés tomber des arbres ou de subtiliser un objet… avec l’appui magique que peut provoquer l’existence quand elle est innervée par l’espièglerie, la hargne enjouée et la volupté que lui confère l’amour… », et enfin on applaudit, émus, lorsque Louis confesse cette somptueuse formule : « Je ne crois pas avoir traversé des jours aussi sensuels que ceux-là. »
Qu’était-ce ? Des vagues d’énergie importées du Cosmos ? Le feu brûlant volé aux « Dieux de la nuit » ? Amour ou malédiction ?  On vous abandonne la réponse.

 

La Camargue

 

   Louis a quitté précipitamment l’Algérie, laissant derrière lui Djamila, une traînée de morts, « tout un pan de vécu éclaté, des noms, des visages, des voix empilés comme des décombres ». Il se trouve à bord d’un avion à destination de Montpellier « une ville dont il n’a jamais prononcé le nom », mais dont il sait «  que seule une cinquantaine de petits kilomètres devait la séparer des trois pieds que Moretti formait avec sa cheminée ».
   Un court voyage, un « saut de puce » où le temps, la pluie et les nuages sont présents, pas seulement comme des éléments climatiques, mais aussi au titre d’une magnifique métaphore participant au déroulement de la pensée de Louis. Il est vraisemblable que mille choses, parfois terribles, surgissent, se délogent les unes les autres dans sa tête et font naître, chez l’auteur, des phrases magnifiques :
   « Nous n’avons peut-être pas existé. Qui sait ? Quand le forage débridé de la mémoire nous égare dans sa galerie des glaces déformantes, la question peut venir se poser toute seule ; je veux dire d’elle-même, comme un volatile échappé d’un rêve se poserait, inquiet et perplexe, sur une branche de soi-disant réalité… »
Il y a une autre gageure qui pointe son nez. Celle du temps, non pas du temps pluvieux, mais du temps plus vieux. D’où ce somptueux propos sur les « Impressionnistes » : « les images semblent n’apparaître que pour signifier leur disparition simultanée ; à peine révélées elles se fondent dans les méandres d’une lumière hésitante… ».
   Ici, HMP annonce un autre temps, un temps plus lointain, déjà plié. Il va devoir se livrer à une opération de dépliage, un peu à la façon de Proust, pour faire découvrir une image cachée, inattendue, peut-être un peu jaunie, celle du visage de Louis « la tronche que t’ont sculptée tes 55 berges ».  
   Il faut cependant poser une ultime précaution, à cause de la mémoire, toujours elle,  « j’ai du mal à me remémorer ce qu’était la Camargue à cette époque ; à quoi elle ressemblait dans ses profondeurs… » Ainsi  le récit, « la suite », va pouvoir poursuivre son cours, en apparence linéaire, mais construit à partir d’une longue rupture, et de fait porté par des souvenirs vieux d’une trentaine d’années.
   On pourrait accepter quelques inexactitudes ‒ s’il y en avait ‒ tant l’un des charmes de cette « suite » est qu’elle se déroule justement dans la Camargue, une vaste composition naturelle qui autorise toutes les variations stylistiques. Il se pourrait bien d’ailleurs qu’elle soit, au même titre que la Chronique, un des  sujets du roman, et non pas un simple décor pouvant faire l’objet de multiples descriptions pénétrantes : « Elle avait tous les atours d’une magnifique calamité… une vue imprenable sur les camelles de la compagnie des Salins, ces collines de sel dont les crêtes diamantées se mirent avec de fiers petits airs de névés dans les eaux lilas du bassin d’évaporation. »
   D’abord, la Camargue est une mémoire. Un lieu où peut se produire une vaste pondération du temps. Une écoute délicieuse ou douloureuse, mais sans jamais devenir un endroit de ressassement, ni d’ennui parce que ce serait alors du temps inutile.
   C’est également un immense espace intelligible d’où peut surgir la vie sous toutes ses formes, où Louis exercera des petits métiers, goûtera aux plats de Mirèio et apprendra avec l’aide de Papa Chianti « à me changer en dune, à devenir pierre, noyer ou tronc de saule, pour approcher les chevaux sauvages… ».
De la Camargue peuvent se préparer des actes de bravoure, avortés à cause des faiblesses d’une Juva4, comme la virée de Moretti et de Louis qui envisageaient d’aller à Nîmes, grenades au poing. Cette démarche ne relève pas d’une quelconque espérance militante. Leur révolte reste personnelle et ne saurait se confondre avec les mots d’ordre d’un parti. Elle s’inscrit dans les rebondissements de l’histoire avec son « grand H », que l’auteur va mener jusqu’au bout.
   La Camargue peut aussi accueillir la mort par le biais d’une lettre lointaine, contenant quelques mots, une phrase. Le présent de Louis va alors se fendre en deux, il va frôler simultanément les frontières biologiques de la naissance et de la mort.
   Sa peine sera pure, peut-être même sacrée, ce qui est un comble pour un mécréant. Une peine pure, parce que cette mort échappe aux rites dans lesquels l’enveloppe les vivants, des rites qui ne sont rien d’autres qu’une façon de se protéger.
   Une peine qui baignera dans une Camargue nocturne et silencieuse, capable de revêtir un grand drapé de deuil : « mon recours au silence n’en fut que plus total. Et c’est avec lui dans sa version camarguaise, où chaque branche qui craque est son porte-parole… Le silence, oui. Rien que lui et moiLui le portraitiste  du temps, avec ses manières de peser en maître de cérémonie sur les eaux comateuses du marais, de s’insinuer dans le sommeil noir des taureaux… Moi, avec ma plaie ouverte… »
   La vie de Louis semble alors régie par une loi de la fatalité. On pense à la formule de Céline « au plus grand chagrin possible pour devenir soi-même », sauf que par le biais d’une autre lettre, HMP offrira également une petite lumière, une raison d’espérer…
   La Camargue peut aussi être gaie. Parce que Moretti est là « Nombreux furent les jours où je le laissais monologuer sur le sujet et se refaire en quelque sorte une santé morale… ». Parce que Louis est escorté de Mirèio, avec ses « poèmes gastronomiques », de Papa Chianti, assez vieux pour se croire toujours jeune et s’offrir « une ultime friandise ». Une friandise mortelle.
   Mirèio, c’est certes Mistral, un peu par moquerie, mais aussi Gounod, pourquoi pas, et Papa Chianti est un surnom qui se chante, autant de thèmes musicaux, de jolis indices de  partition qui viennent s’ajouter aux couleurs semées au gré des pages. On n’est pas loin de Giono, de certaines de ses constructions romanesques.   
   La Camargue est magique, il ne faut donc pas s’étonner de cette confidence, intervenant beaucoup plus tard : « Quelques femmes y ont télescopé ma solitude ; jeux des flux et reflux, manèges des alternances. Rien de durable : des passantes, des traversières croisées sur le trajet migrateur des amours ». Bofguère plus de lignes que celles consacrées  « aux essaims d’oiseaux tourbillonnants, qui prennent souvent la forme d’une faux pour s’abattre comme de la mitraille dans les prés… »
   De  petites lueurs de tendresse  palpitent chez Polvan, autour de ce couple camarguais, même au plus sombre des évènements, autour de Lucette : « Lucette Bonassieu ; quelque chose comme l’harmonie faite femme ». On y ajoutera Enzo, le vieux boxeur. Pour la grâce fugitive de tels personnages, le Cri qui ne cesse de parcourir L’Ordre des Choses se hisse aussi à la dignité d’un sanglot.

   Vous en savez assez, peut-être même trop.
   Le récit n’est pas fini. Mais au fait qui l’a écrit ? Interrogation tardive, certes, mais dictée par ces lignes sibyllines ? « Non, je ne resterai pas longtemps dans cette ville (Marseille) … je ne suis revenu que pour donner à Julienne les pages du livre qu’elle m’avait invité à rédiger lors de ma visite, en 1971 ». Ces lignes laissent place au doute, à l’interrogation, et volontairement, l’auteur n’en éclaire pas le sens.
   Aussi, ne soyons pas plus polvanien que lui, et sans aller chercher plus loin, passons à autre chose à cette  phrase, soulignant la hâte de Louis à retrouver la Camargue, mais aussi sa soif de vivre : « J’y étais encore, il y a quelques heures, et j’y retournerai très vite ; dès demain, il le faut… En premier lieu parce que les facéties de la vie m’y ont fixé pour bientôt un rendez-vous que je ne manquerais pour rien au monde… ».
   On n’a peut-être pas parlé de la lucidité et de la maîtrise de Henri Michel Polvan dans la conduite de l’histoire, mais Bugeney l’a fait pour nous dans ses Dédales, à plusieurs reprises, et même jusque dans ces derniers mots, desquels on peut souligner une courte formule : « Nous sommes les rejetons d’une myriade d’histoires, dit-il. On germe dans la nuit des temps, puis, un beau jour, selon les nécessités du hasard, on en sort tout neuf pour tomber au milieu de celle qui nous attendait… ».
   « Tout neuf » Comme pour un premier rendez-vous, celui qui attend Louis avec Y.
   « Au commencement… » Y a-t-il un commencement ? L’Ordre des Choses, ne fait-il pas une boucle où la Camargue rejoint la Chronique ? Malcolm Lowry (2) rêvait d’une livre qui serait perçu « sous forme rotative, comme une roue, car en parvenant à la fin, si on a lu avec attention, on devrait avoir envie de retourner au début ».
   Lowry l’a rêvé. Polvan l’a fait. Car, c’est ce qui se passe avec ce roman, on est attiré tout au long des pages sans pouvoir échapper à son immense force de gravité.

 

H.E.

(1) Cette phrase appartient à Rosa Montero. Etudes de journalisme et de psychologie. Elle travaille au journal El Pais. Elle est l’auteur de plusieurs romans, parmi lesquels : La Fille du cannibale, Le Roi transparent et Des larmes sous la pluie.
(2) Malcolm Lowry : Au-dessous du volcan (1947)