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Echos d'un livre:

Un effet de soleil

Elisabeth PUJOL

Première dédicace d’Elisabeth Pujol à la galerie Hélène Detaille,
pour son livre  Un effet de soleil  publié par La petite édition, été 2013

 L’accès à l’édition n’est pas facile pour un auteur qui n’a jamais publié. Un livre existe parce qu’un éditeur y croit et lui donne la chance d’exister. Je voudrais remercier Marcel et Anne-Marie Baril, leur rencontre a été décisive pour la publication de ce premier roman.
La petite édition a publié un peu plus de 150 livres en 10 ans.
Un effet de soleil est le 150e.

Merci également à Hélène de m’avoir invitée dans le cadre de l’exposition « Marseille intime ». Marseille et la Méditerranée jouent un rôle important dans mon récit. Pour la narratrice, Marseille est d’abord la ville qui regarde l’autre rive, la rive où elle est née, où je suis née aussi.
Le titre a été emprunté à Proust qui écrit dans la Recherche, A l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Il m’était arrivé, grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la mer pour une côte éloignée… ». Cet effet de soleil donne plusieurs éclairages sur mon texte.
Un mot sur la forme : le roman se construit en quinze chapitres qui font progresser le récit. Mais chacun des chapitres peut se lire comme une petite nouvelle.  

Dans ces pages, je parle du déracinement, mais aussi de la rencontre et de l’ancrage, de la nécessité pour mon personnage de reconnaître un territoire qui la constitue : un ciel, une lumière, les arbres, la musique, les hommes (en général), les mouvements de la mer, etc.

Du fait de mon histoire familiale et de mon enfance, je me suis intéressée à des personnages qui ont compris l’importance du dialogue et de l’échange : Camus, bien sûr, est présent ; l’émir Abd el-Kader – adversaire de la France lors de la conquête, qui a prôné ensuite la réconciliation et le dialogue entre les peuples  ; ou encore Isabelle Eberhardt, arrivée à l’âge de 20 ans sur les côtes algériennes à la fin du XIXe siècle ; pendant les quelques années qui lui restaient à vivre, la jeune aventurière n’a cessé de dénoncer les injustices, d’écrire et d’œuvrer pour le rapprochement des populations. Elle est morte à 27 ans dans les inondations de l’Aïn Sefra.
Dans ce livre on rencontre aussi des artistes – qui prennent des distances avec le réel – ; c’est pour cela qu’ils nous touchent. Des peintres, comme Auguste Chabaud ; des écrivains ; des héroïnes d’opéra, comme Rusalka ou Tosca

Un effet de soleil est un récit romanesque qui esquisse le parcours d’une femme, Marie, perturbée par l’Histoire et autres péripéties de la vie. Tout au long du roman, j’ai tenté de dissiper les désillusions de mon personnage, en dirigeant son regard vers des horizons clairs.  

         
                                                                                   
13 septembre 2013

   Mon nom n’est plus murmuré, plus même prononcé. Ce nom qui accompagnait le désir, la tendresse et toute l’existence (…) ce nom qui seul comptait au milieu de cent autres, il l’a séparé de son souffle, il l’a avalé, je ne l’entendrai plus de sa bouche.

   La nature sait régénérer les sols et les cœurs en dérive. Les arbres, de toute éternité se sont dressés, redressés, reproduits, solides, conquérants, parfois aidés par les hommes. Mon père avait apporté son tribut pour oublier la guerre et ses désastres – se guérit-on des chagrins d’amour comme on enfouit des années de batailles ? J’essayais, animée d’une certitude : les plants que je nichais dans le terreau allaient se mesurer au temps et ils vivraient longtemps.

   Un effet de soleil est un récit sur le déracinement, l’exil et la mémoire. Du littoral algérien au midi de la France, de Paris à Marseille, une femme reconstitue les fragments d’une vie bousculée par l’histoire. Au fil des pages, les désillusions se dissipent dans un espace ouvert – les rives de la Méditerranée sont au cœur de ce texte.

   Elisabeth Pujol, née en Algérie, vit aujourd’hui à Marseille.
  

Extraits d’un courriel de Jean Cabanis (membre fondateur de L’Encre bleue)
 à Elisabeth Pujol, à propos du livre Un effet de soleil.
(Ce texte est en ligne sur le site de l’association des écrivains publics de Marseille)

 

J’ai pu suivre au fil des pages  le fil caché d’un itinéraire aux fragments volontairement  bousculés. La nostalgie latente  qui baigne de tendresse  l’ensemble des récits,  en même temps que la  détermination chaque fois renouvelée  d’avancer et de  « Vivre », permettent de recoller les débris d’une vie, fussent-ils in fine « balayés ».
Dans votre ouvrage, comme vous l’écrivez vous-même,  « la vie bouillonne de toutes parts » – qu’il s’agisse de chasse au lapin, de pêche aux oursins, de concours de pétanque,  des  traditions alimentaires ou festives, de la recherche des asperges sauvages à  l’automne, ou des  cueillettes  des fruits d’or dans les orangeraies de Biskra ...
André Gide n’est pas loin, et votre culture foisonne, de la  littérature à la  peinture,  de la musique  aux grands airs d’opéra, jusqu’aux haïku sobrement ciselés, dont vous faites  à juste titre « prédilection ».
Vous aurez compris que j’aime le classicisme de votre style, qui suggère autant qu’il  dit. Atmosphère ouatée,  silences,  pudeur,   «  sur la pointe des pieds ». Très sensuel  pourtant, mais d’une sensualité aérienne, jamais forcée.  Senteurs, parfums, couleurs,  formes  et  sons se répondent et se confondent, dans une harmonie très baudelairienne.
J’aime  particulièrement votre « entrée en littérature » :
 « J’emprunte   - dites-vous -  des chemins sinueux où les mots frappent comme la foudre ; j’entre à tâtons dans les sombres sous-bois.  Cachée derrière les pages, j’explore le monde  sans avoir peur de m’y perdre.  » 
et  ces trouvailles  glanées  au hasard  des pages :
« La suite d’accords mineurs a glissé, comme les aléas du temps ». 

                                                                                                          le 9 août 2013

 

Un effet de soleil
Quelques messages reçus au fil des lectures – été 2013

Tu parles de toi par la voix de la narratrice, tu parles aussi de moi, et probablement de tous les déracinés, de ceux qui s'installent à Marseille par volonté ou par destin et qui "élisent" cette terre  où résonnent encore le désir et la langue grecs. 
Je suis venue du Nord, presque involontairement, mais l'émotion de l'arrivée dans le Sud est la même, je l'ai retrouvée dans tes mots, comme j'y ai retrouvé le souvenir, la mélancolie, la musique, la poésie des haïkus et... tout.
J'avais envie de m'arrêter pour en garder un peu, mais je me suis laissé emporter par le récit pudique de cette vie qui se fracasse dans un rêve contre un mur de verre. 
M.B., 13 juillet 2013

J'ai lu votre livre, et je voulais vous remercier car vous m'avez redonné le plaisir de lire. Nombreux sont les parcours personnels qui ont ce parfum d'aventure, mais peu sont contés avec une telle justesse retenue. J'ai aimé ces flashs emplis de sensations marquées ou fugaces. J'ai particulièrement aimé cette note de bonheur introductive avec le récit de vos mots mis sur les histoires d'anonymes.
B.B., 16 juillet 2013

C'est un récit qui m'a touchée, à l'écriture précise et claire, à la narration vivante et délicate, à la tenue d'âme et de verbe élégante.
E.T., 31 juillet 2013

Quel bonheur et quel enchantement que la lecture d’Un effet de soleil ! Ton récit est très émouvant car assez proche de ton intimité tout en irradiant une chaleur tamisée. Quelle belle écriture…
P. P., 25 août 2013

Compliments pour avoir su mêler avec finesse la réflexion aux confidences intimistes dans un récit de femme fort touchant.
P. B., 25 août 2013

J’ai lu le livre d'une seule traite. Je n'ai pas quitté une seconde le rythme des pages.
Certains petits paragraphes, souvent à la fin d'un chapitre, sont des merveilles de sensibilité sur les sujets évoqués. Il y a un côté « proustien » dans ton observation du monde qui t'entoure, la délicatesse avec laquelle tu abordes les mots et les idées, et même la fragilité de la respiration par moments…
 Je garde la phrase : « Et moi, je poursuis ma route, sensible aux empreintes des pas, aux signes, aux mots et aux murmures, à la couleur du ciel, à un effet de soleil. »
Et je l'emporte avec moi pour la suite de ma route...
B.N., 30 août 2013
C’est un beau livre. J’ai été saisi du début à la fin par la couleur, les atmosphères, les sensations multiples… On est dans un tableau impressionniste. 
J. P., 6 septembre 2013

J’ai lu Un effet de soleil avec un vrai sentiment d'émotion (pour la justesse sensible de ce que tu relates) et de plaisir (pour la qualité littéraire). Le fil narratif tient le lecteur et la qualité d'écriture permet le partage avec ta subjectivité, ton monde intérieur. Cette exploration effectuée sans tapage, avec une immense délicatesse, est très touchante parce qu'elle crée un effet de lecture de la vie, une sorte de leçon sur l'expérience d'être et de vivre qui implique le lecteur par-delà ce qui relève de ton propre itinéraire. Le livre nous insuffle quelque chose - entre l'art du regard et de la pulsation -, une manière d'attitude philosophique, qui nous sort de notre propre surdité à l'égard du temps qui passe, de la vie qui s'écoule et des joies simples qu'il importe de savoir préserver...
JP.K., 10 septembre 2013

J'ai pris énormément de plaisir à lire ce livre. Tu as une bien jolie plume !
Ton style est fluide, et tu exprimes avec beaucoup de sensibilité et de précision ce que tu as vécu ou imaginé... La description de la vie en Algérie en particulier est très émouvante.
A.B., 15 septembre 2013

Uscita del libro di Elisabeth Pujol, Un effet de soleil
Io ho già avuto il piacere di leggerlo e ve lo consiglio caldamente. Una scrittura sintetica, essenziale, dove ogni parola è voluta, cercata, pensata. Un testo intenso, nel quale il lettore diventa partecipe di uno sradicamento che si declina al plurale. E il lettore si muove, insieme a chi narra, fra la nostalgia, la tristezza, la ricerca di luce, di senso. Attraversa la storia personale dell'io narrante e la Storia e scopre/riscopre il Mediterraneo. Sulle sue coste l'anima (di chi legge o di chi scrive?) si rappacifica.
Manuela Derosas
L’Arca delle lingue, 18 luglio, 2013

Traduction :
Une écriture synthétique, qui va à l’essentiel, où chaque mot est voulu, choisi, pensé. Un texte intense dans lequel le lecteur partage tous les déracinements. Il avance, avec la narratrice, entre nostalgie, tristesse, quête de lumière, quête sensorielle. A travers l’histoire personnelle du « je », à travers l’Histoire, la découverte et la redécouverte de la Méditerranée. Sur ces rives, l’esprit (de celui qui lit ou de celle qui écrit ?) retrouve la paix.

Cher Rachid,
Sortant à l’instant de la traversée de tes ponts, et encore enveloppé des poussières ton beau livre, je tiens à te dire tout le plaisir et l’émotion que m’a procuré la revisite en ta compagnie de quelques-uns de ces hauts lieux de la terre algérienne, où j’ai laissé un pan considérable de ma jeunesse, et dont je porte le souvenir comme une épine plantée dans le cœur.
Aucun livre, traitant de l’Algérie, ne m’y avait jusqu’ici ramené en m’engageant, comme le tien, à me dépouiller de mes hantises, pour ne laisser agir que la fraîcheur d’âme absolue qui irrigue des pages, où ressuscite tout un petit peuple dont la candeur nous met à la bouche le goût rarissime de la pâte humaine.
Sous une tournure de style qui pourrait passer pour de l’inhabileté, la formule de récit, apparentée à la facture du dépliant touristique, relève ici, tout au contraire, de la trouvaille. Quoi de plus fort que l’invitation à « suivre le guide », lorsque les pas précipités qui nous entraînent sont ceux d’un petit garçon afféré à remonter le temps des hommes et des paysages égarés aux confins de l’enfance, jusqu’à nous introduire dans l’intimité d’une maison où une vieille femme ranime des braises pour préparer le café ?
Qu’on le veuille ou non, mon cher Rachid, on en finira jamais avec la nostalgie. Et il serait peut-être temps que ce qui s’écrit, de nos jours, rende au génie vivifiant du souvenir ce qui lui revient dans l’appréhension d’un présent qui perd tragiquement la boule dans son aliénation au virtuel.
Or, il se trouve que ton adorable petit livre répond de la plus sûre manière qui soit à cette exigence. Car ce que tu as écrit, c’est un poème.
Devant quoi je ne sais qu’un mot susceptible de te faire part de mon sentiment.
Merci.


Henri-Michel Polvan

Echos d'un livre:

Quelques ponts et des poussières

RACHID

Un effet de soleil
Elisabeth PUJOL

 

   C’est un très beau livre et un joli coup éditorial pour La petite édition.
    Peu importe les lieux pour celui qui, comme moi, n’est pas directement concerné. Le projet est clair à mes yeux : offrir de véritables petits récits de vie. On se glisse sans peine dans le giron de ce manuscrit, chrysalide humide des souvenirs qui nous offre la chair lumineuse d’un pays.
   Elisabeth Pujol capture le lecteur.  On voudrait être éclaboussé par les rires d’enfants, sentir cette main longue qui essore une chevelure ruisselante d’une eau transparente, s’endormir dans le chant langoureux des mots. Les choses sont parfois suggérées. Mais si proche, si proche…
   Un effet de soleil est pénétré d’une tonalité féminine, celle qui guérit les blessures, les insultes, les regards lourds, et qui autorise l’abandon. Dans l’élan, Elisabeth Pujol fait don d’elle-même, tout est calculé, mais tout est donné sans compter.
   C’est à ce prix qu’un effet de soleil vous traverse le cœur, comme une comète dont la chevelure libère longtemps encore ses poussières de plaisir et dont les chuchotements, une fois la dernière page tournée, font encore miroiter des soleils. 
   Elisabeth Pujol met des rêves sur pellicule, rien d’étonnant à ce que la tristesse se disloque et qu’il n’y a plus alors qu’à balayer les débris.
   Une magicienne.

 

H.E.

Quelques ponts et des poussières

RACHID

par Anne-Marie BARIL

Une rencontre émouvante entre l’ auteur et un bouquiniste, (né en Algérie) Papet Rhôzlane   …avec ses grands coffres débordant d’ouvrages ……/ un panneau piqué de dizaines de cartes postales en noir et blanc et certaines colorisées à la main avec des personnages dits orientaux et des paysages typiques : le désert, ses dunes ses oasis …/ et d’autres vues récentes de villes et de paysages d’Algérie/, mais il était une cité perchée sur son rocher bien plus chère encore au cœur de mon libraire et dont la simple évocation suffisait à raviver des souvenirs communs. Il s’agissait de «  ma ville », celle de mon enfance de nos racines devrais-je-dire, Constantine.


Deux mémoires se croisent… se rencontrent, et: pour RACHID ressurgira comme un appel  le retour au pays natal.
ET pour bon nombre de natifs de ce pays, désigner, nommer des lieux comme  Bab Azzoun , Bab EL Oued, Bab el Dzezira, Belcourt, Fort Lamy, Fort-de l’Eau, suffit à faire surgir « ce lointain si proche » ce « Là-Bas très tôt disparu « qui réapparaît à la manière d’un pont familier, cargo sonore tanguant entre deux eaux, entre deux rives…
En infatigable guide le narrateur nous fait traverser ce pont, et pénétrer, dans ce vaste et beau pays pour beaucoup inoublié, l’Algérie aux vécus aux résonnances multiples, à sa lumière qui baigne se cueille dans l’ombre des volets presque fermés, et celle plus ou moins enfouies des mémoires de chacun.
Sous l’évocation patiente de ce pays, la description attentive des régions, villes, campagnes villages, lieux mythiques, historiques, le rappel des coutumes, des scènes familières et colorées, leurs personnages typiques, sous ces évocations documentées, c’est la géographie du cœur qui se défroisse, s’éveille et sous les ponts du RHUMEL, l’eau qui n’en finit pas de couler de bouillonner, de remuer rires, larmes et d’y chuchoter ses multiples secrets, où pour Rachid reviennent éclairées, ceux des commencements, l’enfance insouciante, heureuse mouvementée..

 

Avec ce passé ravivé parcouru avec tendresse, nostalgie, souriante ironie, où affleure très distillée une fugace amertume, ce voyage que nous faisons Nôtre, s’accueille comme une histoire qui ne se termine pas, celle des retrouvailles où les mots sont soucieux de mesure, de partage, d’amitié.
Et on peut voir se dessiner à travers ce périple, un rêve, celui d’un autre pont que l’auteur (à jamais nomade …) espère assez solide pour tendre vers une fraternité qu’elle qu’en soit le sol.

Echos d'un livre:

La vérité ailleurs

Yves VECCIANI

Ailleurs, la vérité ? Sans doute. Mais où ?
   Pour ma part, je gage que l’ailleurs d’Yves Vecciani, désigne un là-bas. Je veux parler de ce lieu entre tous indéfini, qui n’a de nom et de réalité que pour l’homme qui le hante, et qui transparaît dans ces pages, au fil des poèmes, sous les traits d’un Passé que dessinent les rides du temps. Comme si la Vérité n’avait d’espace vital que dans le voisinage tremblé du souvenir – essentiellement pastoral, chez ce poète – y trouvant tout à la fois son appel d’air et son gîte.
   Déjà, clouée en épitaphe dans un précédent recueil , une pensée de Malraux dévoilait l’esprit dont la poésie d’Yves Vecciani nous apparaît ici comme étant la lettre : « La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache ».
   Sauf, a-t-on envie de dire, quand cette vérité ouvre sur un chemin où personne ne va plus, sur une nuit encline aux bavardages, sur « la peur commune des matins », aux heures des « cauchemars éveillés » ; sur les « légendes que l’on prête aux futaies », sur « la peau sans impacts des enfants / celle d’avant toute douleur », ou encore sur les rues du soir dont les pavés s’animent, une fois éteints les derniers pas…  Car alors que ce qui est caché dans l’homme se révèle. Et c’est pour nous apparaître comme ce qu’il sécrète de plus lumineux.
   Trop peu nombreuses sont les pages, présentées comme porteuses de poèmes, qui d’emblée nous greffent, comme celles-là, à une voix, à un souffle, à une respiration, une haleine… ces auxiliaires magiques du verbe, qui sont à la poésie ce que l’oxygène est à la flamme. Rien de moins que l’essence de la Parole arrachée au magma du discours.


Henri-Michel Polvan


Secret défense, LPE, 2012

Echos d'un livre:

Les Vraquiers

Lucien FRAU

Camarade Lucien,
Tout d’abord laisse-moi te remercier pour ta gentille dédicace des Vraquiers.
A fond de cale m’a pas mal remué des souvenirs qui m’ont profondément ému. La vie de famille parfaitement décrite. Les luttes pour avoir de meilleures conditions de vie et de travail, la solidarité entre les ouvriers.
Oui, à bord c’était souvent « le temps des cerises ».
Tu as parfaitement raison, le temps s’écoule comme un soupir et laisse les souvenirs derrière. Autant profiter en respirant l’instant présent.
En te souhaitant de nombreux succès et du courage.
Reçois mes meilleurs sentiments depuis « Le fond de cale ».

 

Yves

 « Constellation du solitaire » est très proche de nous et on peut ressentir très vite son pouvoir d’attraction. Marine Saint Persan en est sans doute consciente, puisqu’elle balise le chemin à partir d’un jeu de tarot sécuritaire et explicatif, comme autant de « traceurs de lumière », pour s’efforcer de nous conduire « en douceur » vers des rivages poétiques, paisibles et accueillants, de Shanghaï à Rio, de Pétra à Venise, de Marseille et d’ailleurs.
   Le voyage se déroule alors dans la rencontre enrichissante d’œuvres de toutes techniques picturales, avec lesquelles, en s’attardant un peu, on peut tisser une relation intime, tant elles répondent, comme autant d’échos, aux champs poétiques parcourus.
   Mais « Constellation du solitaire » est aussi une œuvre dont il faut se reposer. On peut même y faire naufrage, surtout si l’embarcation, trop fragile, ne peut contenir qu’une petite idée d’un amour à mi-hauteur et des illusions raisonnables. Alors, trop d’incandescence dangereuse, trop de lumière consumante, trop de ciel bleu, trop de mer noire, trop de plaisir à jouir du monde vous attendent.
   Il ne faut pas s’y tromper, la poésie de Marine Saint Persan n’est pas, et n’a jamais été, une large autoroute marine de l’écriture, si on peut oser cette association, mais plutôt une mer agitée, où elle pose ses mots, entre tourbillons et récifs, entre ombre et lumière, sur la crinière des vagues à la recherche de la beauté, toujours saisie dans les mouvements incessants de la vie et du monde.
   Peut-être parviendrez-vous à surfer sur cette poésie, à vous lover dans la houle d’un poème, à tenir en parfait équilibre sur la crête de la vague de son « testament amoureux marin »,  à faire un rodéo avec l’amour, même rencontré « debout, à la dérobée », sans perdre pour autant « le sang, l’espoir, la tête, le corps ou encore le cœur. »
   Alors, vous serez « le roi du monde »… juste le temps de 200 pages.

 

Echos d'un livre:

Constellation du solitaire

Marine SAINT PERSAN

Echos d'un livre:

Au bonheur des dingues

Henri-Michel POLVAN

Par Henri ESTEBE

 

Merci d’être venus au concert. Vous êtes un beau parterre. Vous ne trouvez pas que le roman se fossilise un peu trop ces temps-ci, moi je trouve. Heureusement, j’ai entre les mains un manuscrit qui est bon sur bon. Qui tranche indiscutablement sur le train-train habituel. Cà s’appelle : Au bonheur des dingues. À la plume Henri Michel POLVAN. Vous savez cet auteur qui pilote ses personnages de papier comme un as de la formule 1. Je ne sais pas quelle follerie l’a empoigné mais il vous a clédesolé une histoire qui va cogner dans vos têtes. C’était de ça qu’on avait besoin dans ce monde à la gomme de parapluies oubliés.

  « Au bonheur des dingues » échappe à tous les critères classiques de la présentation d’un livre, qui sont ici caducs, inappropriés et inopérants. Je vais tout de même essayer de vous en parler.
   On va dire que l’auteur a solfié son livre pour vous. Il a composé une symphonie en Ut-grabuge pour ainsi dire majeure. Avec, à la baguette, sur le pupitre de sa chaise haute, Ludovic, dit Ludo, un môme orchestre d’à-peine 18 mois, autant dire un surdoué dans son genre, « redoutable cracheur de purée, de bouillies et de compotes », qui ne peut s’alimenter « qu’au rythme du duo d’enfer d’une chanson de Johnny : Souvenirs et « des mugissements de Léontine, une vache en caoutchouc. »
   Ce bébé « premier joueur de vache » est le tortionnaire de sa demi-sœur Christine, dite Cricri « une gamine de 15 ans au feu de jouvence dans sa jupe plissée, le twist dans les socquettes », et tout cela sous l’œil unique de leur père « Ciné-canon », ex-militaire, borgne, couperosé de frais avec 2 grammes de sang dans l’alcool et franchement ennemi de la tisane ou du thé.
   Et tout ce tintamarre familial et journalier met en ébullition un immeuble que  l’on imagine à vertige vertical, même si l’auteur ne le dit pas, où vivent des occupants qui n’ont pas peur, dans leur genre foldingue, de voltiger eux aussi dans les mâtures.
    L’histoire commence pourtant calmement, presque gentiment, mais pas pour très longtemps, avec les déclarations d’une certaine Paulette Manchon, âgée de 81 ans, interrogée, on ne sait par qui, un enquêteur mystère, à propos d’évènements qui se sont passés voici 60 ans, dans cet immeuble où justement vivait la famille de « ciné-canon ».
   Cette première déclaration plante le décor et les personnages. On découvre « Célestin » le mari de Paulette, « obsédé la nuit par les avions », qui voit « des hiéroglyphes sur les miroirs,  et « des équations dans la cuvette des W.C. » On se familiarise avec la grande famille Balsigonacci, le père comptable et réducteur de têtes par passion héritée d’un ancêtre, la mère, les deux jumeaux Marie et Joseph, on rit d’Angèle, «  une jeune femme rousse et dodue » qui  retourne les mots en parlant, on s’indigne d’un toubib qui a oublié son serment et qu’il convient de ne pas trop consulter et bien d’autres, tous des vilains, des lustucrus, des polichinelles.
   L’intrigue pourrait passer ici au second plan, car elle sert avant tout de prétexte à l’auteur pour tailler des portraits hauts en couleurs et mettre en scènes des situations parfois délirantes à mesure qu’il croque, au scalpel, les différents protagonistes de son histoire.
   Cette histoire, il nous la livre d’ailleurs, façon puzzle, pour reprendre une formule célèbre, morcelée dans cinq déclarations et de chacune de ces déclarations vont surgir des éléments nouveaux ou qui rectifient des images déjà composées, de telle sorte que la composition finale ne soit jamais totalement définitive.
   On ne se méfie pas, pourtant une machine narrative est en marche conduite avec une virtuosité de langage stupéfiante. C’est le plus sophistiqué, le plus génial, le plus hilarant des exercices de style qui s’appuie sur des jeux de miroir permanents où les silhouettes se contemplent, se déforment, se confondent, trompent et se trompent, toujours livrées au feu de tous les regards avec leurs travers, leurs dérisions, leurs traumas, leurs excès, leurs surdités, leurs infortunes, leurs folleries.
Oui, une réussite stupéfiante que ce livre qui parvient  à ruiner l’espace et le temps en juxtaposant des comportements campés parfois dans la plus totale démesure  pour mieux nous plonger à feu vif dans l’hilarante marmite de cet immeuble. 
   Pour Henri-Michel Polvan, il ne s’agit pas de peindre, comme Balzac ou Flaubert, non, il se veut à l’intérieur du flux même de sa langue, c’est pourquoi il ne cherche pas à différencier la parole de chaque personnage, et c’est en ce sens qu’on peut parler de Chants ou de litanies, seule façon, à mon avis, de   traduire cette folie ordinaire. Mais il semble bien que cette folie lui devienne, par instant, difficilement supportable et c’est dans l’ordre de l’excès ou de la recherche du rire qu’il s’efforce de lui faire perdre un peu de son poids.
    Vers la fin du roman, on s’élève sur les hauteurs du plateau du Larzac où s’est réfugié Joseph (le fils Balsigonacci), qui a perdu sa sœur jumelle (Marie). On se dit alors que l’auteur va sortir de sa plume la moustache de José Bové ou encore la face cachée de Dieu ou de Bouddha, pourquoi pas ? L’écriture est toujours là, incandescente dans ses multiples résonnances. Et faire vibrer la langue, n’est-ce pas aussi faire vibrer la vie.
   Mais quelle vie ? Interrogation tardive, bien trop tardive, hélas. Dans un éclair de lucidité, on comprend que cette vie, dont nous parle l’auteur, c’est celle que l’on redoute le plus.  Que ce roman qui  cale son  intrigue soixante ans en arrière, n’a pas de date de péremption, qu’il s’agit de nos vies, que les mêmes scènes, les mêmes rencontres peuvent se dérouler ailleurs dans une autre ville, un autre quartier, un  autre immeuble, le mien, le vôtre, car au final, le monde qui  y est décrit, c’est un peu nous, notre monde d’aujourd’hui, accompagné de sa flopée de tics et de tocs poussés parfois à l’extrême mais bien réels.
   Et ce ne sont pas les notes finales de l’enquêteur mystère qui nous rassurent, car elles contiennent, me semble-t-il, une seule vérité : celle de la folie ordinaire, et ce qu’elle promet.
   Sauf à suivre, peut-être, l’injonction finale d’Henri Michel Polvan : dromadaires de tous les pays, débossez-vous ! Vive la transe !

H.E.