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Nous avons lu pour vous

L'Ordre des choses

d'Henri-Michel POLVAN

par Marcel Baril

     J’ai vu grossir ce livre au fil des jours, des années, à travers les autres écrits d’Henri-Michel POLVAN. J’avais imaginé, les nasses du temps aidant, que L’Ordre des choses était un genre de récapitulatif. Absolument pas ! Un livre qui ne pèse pas seulement le poids de ses 380 pages, mais la somme disproportionnée du poids de chaque mot qui le compose. Rien dans ces pages, rien n’est tombé là par hasard. Un hasard qui n’a pas sa place ici, comme ailleurs. Et puis…

     Je ne sais plus si c’est la voix de Louis ou celle d’Edgard qui est venu murmurer à mon oreille – Oh, très calmement, car pour rien au monde il aurait voulu influencer ce qui depuis déjà longtemps sera : « Les choses ne sont pas aussi simples, vieux, et nous n’en sommes que les locataires, nous sommes à leurs ordres. Tu comprends, vieux, ce que je veux dire ? Selon la pensée stoïcienne, il n’y a pas d’Ordre qui ne soit le résultat implacable d’un enchaînement de choses, chaque chose en entraînant une autre. »
Alors, évidemment, il y a le fleuve qui coule et change continuellement, rendant impossible plus d’une baignade dans la même eau. Sauf que là, en courant en aval pour rattraper  le courant, Edgard-Louis revoit passer cette même eau, charriant les mêmes bois flottants et emportant leur mystère. Entre temps, un imperceptible grain de sable, transporté par le courant, se sera déposé sur le fond du fleuve, où il aura disparu ; cependant qu’un autre, décroché du même fond, continuera son cours, contribuant invisiblement à transformer l’essence même du fleuve. Mais la course à l’aval, pas plus que la fuite en avant, ne change rien à ce qui doit être. Et nous passons ici, d’une guerre à une autre, sur les rives opposées d’une même mer méditerranée.

     L’Ordre des choses c’est la violence, celle des hommes en général, mais aussi de l’amour et de la mort ; avec, comme pour en souligner les reliefs, une lumière vivifiante qui nous transcende, je veux parler de la poésie, qui vient pourfendre l’horreur, à l’image de ces gazelles, surgies du fond de l’épuisement, pour dévoiler à Louis que la Beauté peut faire la nique à la guerre. Et puis, il y a le personnage bouleversant de Lucette qui a su garder et la faculté de s’indigner et le pouvoir de dire non. Il y a sa mort, qui est une exécution. Et l’émotion qu’elle fera naître chez le lecteur est une victoire sur la mort même. Il y a Cerise… (Attends, attends un peu, vieux, je suis forcé de laisser venir le silence à ma rescousse…) Cerise dont la fraîcheur et la sensualité vont traverser le livre comme la jeunesse traverse la vie, avant de disparaître, tu entends, vieux, pas de mourir, de disparaître ! Comme l’eau d’une source disparaît dans le désert. Mais Lucette, non plus, n’est pas morte ! Elle est soudée à cette chanson lourde de signification, « ce chant rouge comme l’amour, noir comme la colère, beau comme les fruits éphémères de la nostalgie farouche qu'il véhiculait, » et que sa vieille amie Yasmina fredonnait : Le Temps des cerises.

     Polvan nous a présenté ce livre comme s’articulant sur 3 volets, profondément imbriqués : l’univers de la chronique, un fond historique et un espace romanesque, où toutes choses découlent inexorablement les unes des autres, sous les auspices de Cronos. Notamment dans l’image forte du mot love qu’Edgard trace sur la buée recouvrant le pare-brise de sa voiture, et qui se déforme sous son propre poids jusqu’à disparaître : « Parce que, tu comprends, vieux, le poids des mots, et rien que lui, hein ? ça pourrait encore aller. Seulement, ils ne sont pas seuls, les mots, à peser sur la ligne. Il y a le temps. Et le temps qui s'écoule avec chaque mot pèse, lui aussi, de son écrasante masse de secondes et de siècles sur cette fragile retenue. Est-ce que je suis clair, là ? »
Oui, là, Edgard est très clair. Ce livre est une impitoyable déclinaison du temps, qui pèse de tout son poids de vie sur les moindres évènements. L’amitié y occupe une grande place. Celle d’Edgard qui partage généreusement son savoir et son intelligence par de grandes galéjades ; celle de José, le truand au grand cœur ; Moretti qui transforme Louis, lequel le rejoindra plus tard, et celle de Julienne, la buveuse de thé, dont l’apparence est inséparable de son jardin en liberté. Une amitié que le narrateur ne qualifie pas. Et pour donner un sens à tout cela, il y a l’amour qui le dévore lentement, dans les recoins et les silences d’un bordel où il  rencontre Djamila – non pas en fille de joie, mais comme une graine de vie prête à germer. Djamila qui, tel un ruban de satin, scelle le TOUT pour donner l’aspect d’un cadeau à son pays. On y découvre dans ses yeux, l’Algérie, la vie.
Et il y a tout le reste, qui se glisse entre les lignes, entre les mots de ce livre où se matérialise la parole d’une génération entière qui a perdu le sommeil et qui cherche encore et toujours à retrouver Cerise, collée, agrippée, à l’intérieur de ses paupières.

     « De cela aussi, il faudrait parler. Dire, dire... Bien sûr qu'il faudrait dire. Mais TOUT dire, alors… Il faudrait dire les états généraux du rêve dans les miasmes de la réalité… » Et aussi « ce que voulait dire Djamila, évoquant la nuit, elle aussi, la nuit des djebels où chuchotent des dieux facétieux... L'horreur toute nue… Bientôt, il ne se trouvera plus un seul mot qui aura quelque chose à dire… »

     Avant que de perdre cette faculté, entre toutes essentielle du Dire, entrez en résistance : précipitez-vous sur  L’ordre des choses. 


M.B.