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Billet d'humeur

par Henri ESTEBE

Un vrai coup de théâtre !

   Il paraît « qu’on ne peut plus faire du théâtre comme il y a cinquante ans. » Aussi, faut-il s’étonner de découvrir La vie de bohème déportée sur la lune ? Faut-il s’étonner que dans une nouvelle version Carmen tue Don José d’un coup de pistolet ? Ou encore, pour sortir du domaine lyrique, faut-il s’étonner de découvrir la démarche du metteur en scène australien Simon Stone qui n’hésite pas à réécrire Les trois sœurs de Tchekhov au nom de la modernité pour un public qualifié de contemporain.
Il existe cependant des auteurs et metteurs en scène susceptibles de proposer encore des œuvres qui correspondent aux patrons théâtraux en vigueur voici plus de cinquante ans en puisant notamment dans les sillons tracés à l’époque par Ionesco, l’absurde et le surréalisme.
J’ai assisté récemment à l’une des répétitions de la pièce Le cygne à tête d’escarpin écrite et mise en scène par Marcel Baril  qui me paraît s’inscrire dans cette dernière démarche. L’histoire minimaliste se déroule dans un appartement, un soir de Noël, autour d’un couple de cinquantenaire. Une soirée en tête à tête qui pourrait être réglée comme du papier musique, sauf qu’une série d’évènements surprenants et inattendus vont se produire.
Pour cela Marcel Baril est à la manœuvre. Je l’imagine, prestidigitateur joyeux, en train de tirer les ficelles de son répertoire favori même si parfois quelques mèches sont un peu éventées. On va croiser ses thèmes préférés. D’abord, le comique de l’absurde, le nonsense, fondé sur l’absence de logique qui occupe largement l’espace scénique, le comique des mots, des répétitions, le jeu des comédiens, leurs gestes et mimiques, sans oublier les effets vestimentaires et théâtraux. On peut même débusquer quelques « coups de poing » surréalistes sur le racisme de voisinage, sur l’action s’opposant à la philosophie et quelques autres clins d’œil sociétaux.
Autant dire qu’ici, les  notions de genre sont remises en cause, les registres se mêlent créant des situations inédites ou le banal côtoie la poésie, celle qui peut transformer un être, en l’occurrence Lucie, ou l’humour frôle parfois le tragique, ou le rêve et même le burlesque trouvent leurs places.
De fait, comme le disait Ionesco « tout est langage » et c’est bien sûr le cas ici, jusqu’aux objets : une console, un crucifix, une lettre vieille de vingt-cinq ans, une bouée à tête de canard, un chapeau… Par instants, on croit marcher sur la tête, l’incroyable est vrai, l’absurde est roi, mais qui donc sale la mer pourrait s’écrier le baigneur à la recherche de la grande bleue.
Un bon moment à passer à découvrir cette pièce  - Le cygne à tête d’escarpin – qui a peut-être pour défaut d’être trop courte. Il appartiendra au public de juger. 

H.E.

 

 

 

 

 

 

Les fruits de la passion
d’après Passion Métisse

de Marine Saint Persan

   A la lecture de Passion Métisse le dernier opus de Marine Saint Persan, une strophe magistrale de Louise Labé m’est revenue en mémoire :
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie…
Sans doute parce que dans ce recueil l’écriture et le langage de l’auteur sont peints avec des mots d’amour, de chair et de sang. Et ne sommes-nous pas des êtres faits de tout cela avec chacun notre propre histoire ?
Passion Métisse n’est pas un simple recueil mais une véritable anthologie de la passion. Elle court sur cinq chapitres, de Carnet urbain à Zone noire, s’exprime sous toutes ses facettes, de façon lancinante, comme un appel à  une vie intense, dans l’émotion, dans la lumière et la violence des jours et des évènements.
J’aurais presque envie de décliner ce titre au pluriel, sans le limiter à une histoire intime doucement incandescente et l’ouvrir à la multiplicité des évocations brûlantes au regard de l’Afrique, de la méditerranée, de Marseille, cette belle métisse, et de tous ces ailleurs pour lesquels Marine Saint Persan use souvent d’une liberté sans gouvernail, sa liberté, dans l’amour, dans la colère, dans la révolte, dans la passion.
Tous ses poèmes portent des émois parfois jusqu’à la déraison. On ne choisit pas entre la soixantaine de textes composant ce livre.  On ne choisit pas entre baiser volé ou  dernier soir, entre folle de te vouloir et le sommeil de l’aimé, non, on déguste un florilège de chavirements dans leurs multiples éclats à la façon d’un kaléidoscope sans cesse agité.
Le langage, les mots, il faut y revenir, parce que l’auteur atteint ce « haut état de la langue » comme le disait Giacomo Léopardi, parce que sa poésie éclate et se croque au fil de la lecture pareille aux fruits de la passion.
Peut-être devrais-je écrire : le fruit de ses passions.

H.E.