Xavier LE FLOCH est un homme jeune et grand, au regard attentif, à l’allure réservée ; il semble venu d’ailleurs avec des livres de poésie dans les poches toujours prêt à en faire profiter le moindre passant : Sois fou et vis, crie t-il de sa voix puissante ! 
« Est-ce parce qu’il reste un homme du nord, nous dit Anne-Marie Baril, qu’il a cette capacité de voir du bleu dans un ciel d’hiver ? Il est aussi la créature  qui gèle et crève sous nos balcons fleuris ...Dans ces textes l’auteur a l’œil d’un peintre dans l’urgence, il  sait décrire en peu de mots, c'est-à-dire en poète qu’il demeure,  la chair mutique de notre monde, sa couleur pour le chagrin  ou  sa lumière pour un ailleurs … »
Le temps qui régit sa vie est particulier. Entendre par cela qu’il ne se lit pas sur une montre.
Nous allons tenter aujourd’hui de faire parler ses silences.

M.B.- Votre inspiration est plutôt tragique, ne pas confondre avec pessimiste, est-ce à dire qu’il y a du désespoir dans votre poésie et plus encore dans vos nouvelles ?

X.L.- Mes textes sont souvent tragiques tout simplement parce qu’ils disent la vie et toute vie est une tragédie avec son immuable chute. D’ailleurs je pense avoir commencé à écrire le jour où j’ai su qu’il n’y aurait rien après la vie. Je me suis alors fabriqué des images pour tenter de combler, tel un Sisyphe terrassier, ce vide incommensurable.
Ces fondations posées, n’allez pas croire que je vois tout en noir, que j’exsude le désespoir. J’aime la vie et veux la parer d’émotions pour en profiter au maximum. Même si c’est sur un air de blues, j’aime, en vrac, l’amour, la fête, le rire, les larmes, la bouffe, le vin, les arts, le farniente, les enfants et m’élève contre tout ce qui peut nuire à la vie. Dans mes poèmes et mes nouvelles je force le trait, peut-être parfois de la désespérance, pour en faire des coups de poing dans la gueule de tous les empêcheurs de jouir de nos trop courtes années.
Alors oui, parlons de tragique mais combatif, militant et d’espoir finalement !

M.B.- Vous vous rattachez, en quelque sorte, à un hédonisme tragique.
Dans votre dernier livre,  « Des lyres », Il y a un texte intitulé « Fin de série noire »qui débouche sur trois poètes par vous choisis : Max Jacob, Pierre Reverdy et Paul Eluard, je suppose qu’il ne s’agit pas d’un hasard, qu’est-ce qui vous y rattache ?

X.L.- Reverdy, Eluard, Jacob auxquels je joins d’autorité Prévert, cité par ailleurs dans Des lyres, sont effectivement mes maîtres d’arme : la vocation m’est venue à la lecture de leurs œuvres. Baudelaire, Lautréamont et Apollinaire m’avaient déjà titillé la fibre poétique mais avec ces quatre-là, j’ai su que je tenais l’une des ficelles de ma marionnette. 
Outre leurs écrits, leurs biographies m’ont bouleversé. J’aurais tant aimé vivre ce début de vingtième siècle à Paris et ce bouillonnement de création artistique entre les deux pôles que furent Montmartre et Montparnasse où Pierre, Paul, Max et Jacques aiguisèrent leurs plumes.
J’ai vécu quelques années près de la Butte Montmartre et y ai passé nombre de jours et de nuits à en explorer le moindre cul de sac à la recherche des fantômes de tous les artistes qui y vécurent. Encore aujourd’hui, quand je passe à Paris, je ne manque pas d’y faire un crochet pour m’y régénérer afin de repartir plus fort au combat de la poésie.

M.B.- Qu’attendez-vous de l’écriture ?

X.L.- Je passe rapidement sur l’acte de création, ce formidable travail sur soi, cette lutte entre l’esprit et la matière. Ce pan de l’écriture, si intime et si essentiel, ne regarde que moi finalement.
Une fois couché sur le papier, le texte n’est pas terminé, il doit vivre par la lecture. J’ai longtemps écrit du théâtre et des chansons pour entendre dire mes mots. Aujourd’hui mon plus grand plaisir est de lire mes textes. La poésie, en particulier, prend toute sa dimension dans l’oralité : rien de mieux qu’une bonne bouteille de vin et un public hostile pour passer une excellente soirée à combattre à coups de vers.
La conception du texte est égocentrée et solitaire mais son éclosion est sociable :
Quand je suis arrivé à Marseille, ville où je ne connaissais personne, j’ai publié trente exemplaires d’un poézine, Feuille de chou. Deux semaines plus tard, je déjeunais avec un journaliste qui lui avait consacré quelques lignes. Son tirage mensuel passa à trois cents exemplaires, je fus invité par une radio associative où je restai trois ans pour y présenter des émissions littéraires.
Sans l’écriture je serais un ours au fond de sa grotte ou un pilier de comptoir, ce qui revient au même…

M.B.- D’après ce que vous nous dites, déclamer est important pour vous. Clamer, donner de la voix, est un défi. Peut-on parler d’exorcisme ?

X.L.- La poésie doit être engagée, sinon est-elle ? Les contemplations contemplatives sont bonnes pour les touristes au fond de leurs transats. Ecrire et clamer la poésie, donc militante, est fissurer la torpeur instituée. Oui ! La poésie est un défi à l’ordre établi !
Mais l’exorcisme, non… Je n’ai rien à chasser. Au contraire, je cultive mes colères, mes espoirs, mes angoisses et mes jouissances, matériaux essentiels à la création.
Le Défi, s’il a un grand D, c’est la poésie elle-même : essence de la littérature et de tout art, reléguée aux fins fonds des librairies de ce pays, la France, si fière (parait-il) de ses poètes…

M.B.-  Qui sont ces violeurs de temps pour qui, dans « Mise en bière » vous évoquez la peine capitale ?

X.L.- Je ne réclamais aucune peine, au contraire, je faisais partie des condamnés !
Au premier niveau de lecture de « Jugement », poème qui figure dans Mise en bière, j’observe dans mon miroir les violeurs de temps qui s’injectant des psychotropes avec des aiguilles de montre s’infligent eux-mêmes la peine capitale.
Au second niveau, ce sont les voleurs de vies qui au nom de dieux, de l’argent et du pouvoir punissent à mort ces violeurs qui rejettent horaires imposés et temps de travail.
Les violeurs de temps sont ceux qui refusent le train-train imposé. Ceux qui par leurs modes de vie, leurs discours et leurs actions, leurs éventuelles pratiques artistiques s'attaquent aux aiguilles de la grande horloge dictatoriale. Les sociétés politiques, financières et religieuses ne peuvent supporter ces contradicteurs et les condamnent impitoyablement.

M.B.- Je rejoins un thème par vous évoqué plus haut : la vie, la mort. Toujours dans Mise en bière vous dites : « Le soir encore jeune, le matin déjà vieux… » Selon vous, est-ce la nuit qui vieillit, en vous rapprochant de la mort ?

X.L.- J'ai écrit ces vers à l'époque où je consumais ma jeunesse la nuit. Maintenant les heures du jour ou de la nuit ont la même valeur, elles nous rapprochent une par une du point final. Mais c'est généralement le matin, au réveil, que devant la glace surgissent les rides, les cheveux blancs, les bourrelets et les chancres...

M.B.- Croisez-vous beaucoup de monde qui souffre du mal aux mots ?

X.L.- Qui n'a pas mal aux mots? Ces mots pesants enfouis au cœur du cœur qui en sortent toujours esquintés. Nous les choyons, les enluminons et nous préparons comme jamais à les susurrer, les fredonner ou les écrire pour accoucher inévitablement d'un avorton écorché.
Qui a mal aux mots? A part moi, je ne sais pas. Ce n'est pas un sujet que l'on aborde au coin du zinc.

 

Marseille janvier 2009

 

Pour contacter Xavier Le Floch : xavierlefloch@gmail.com

 

 

retour entretiens

Entretien avec Xavier LE FLOCH

Propos recueillis par Marcel BARIL