Lecture de:

Les passagers de la Tartane

par Henri ESTEBE

 Un autre regard...

Les passagers de la Tartane.

« Toi, en particulier, tu devrais essayer de te rencontrer, Louis » dit Lucie. (Page 54)
On ne saurait mieux dire. Sauf, que Louis, contrairement aux autres personnages, n’est pas qu’un passager de la Tartane, mais peut-être et avant tout un passager du temps. Il ne cesse de le chevaucher, parfois à contre courant, car ce cheminement continuel épouse sans cesse les mouvements imprévisibles d’une conscience. Sa conscience. C’est avant tout un débat intérieur qui agite cette œuvre tour à tour bouillonnante, torrentielle, et dont les lenteurs même conservent une majesté impétueuse.
Dans « Les passagers de la Tartane » H.M.Polvan lâche « son paquet », comme on dit en langage   journalistique. Et nous savons depuis Céline que ça appelle automatiquement l’image d’un Voyage au bout de la nuit. On n’a qu’un voyage pour sa nuit. Et celle de Louis va être somptueusement agitée. Le temps de Louis, « c’est son champ », comme le dirait Goethe. Dans la première partie du livre, l’auteur s’attache donc à le définir, à le délimiter, à le clôturer, comme l’on pratique pour des fouilles archéologiques.
Il sait que c’est là que tout va naître ou renaître.
L’action se déroule donc parmi les ruines d’un quartier à Marseille. Le bulldozer est le fil conducteur contemporain. Autour de sa gueule aveugle et menaçante qui éventre les maisons, comme on ouvre, ailleurs, le ventre d’une femme, va s’ordonner le propos.  Il est donc prétexte aussi, car curieusement, ce monstre mécanique œuvre au scalpel, avec une précision délicate lorsqu’il s’agit de mettre à jour des souvenirs. Une fois révélés ou découverts, il faut les dégager minutieusement, avec la précaution d’un archéologue, pour les restituer quasiment intacts. Et là naissent des pages remarquables, traversées par des portraits touchants et truculents, par des tranches de vie…par des questionnements permanents, par une grand-mère qui emmène son petit-fils « voir et écouter la mer s’endormir ».
H.M. Polvan circule dans son propos avec aisance, parfois à la faveur de chevauchées délirantes, de descriptions magnifiques. Il embrasse par fragments de réminiscences, par jeux de miroirs, toute une vie, le roman est ici un rétroviseur qui avance le long d’une route. L’auteur ne se prive pas au passage de réflexions, de critiques, de coups de gueule sur les évènements, les comportements, les petites et grandes lâchetés des hommes, des institutions, de la société, plus largement le monde…L’Oranie pour ceux qui ne l’auraient pas compris constitue l’ouverture de « l’entre deux rives », que l’on pouvait d’ailleurs pressentir avant à travers un jeu de pistes savamment élaboré: un « entre deux rives » avec un cortège de crises qui bouleverse une vie,  qui fixe la hauteur où se situent les conflits intérieurs, révèle la vérité clinique sur les évènements d’Algérie.
Le monde de Louis est un monde proustien, celui de la mémoire, de la plus exigeante des mémoires, celle qui refuse la dispersion du monde tel qu’il est et tire d’un souvenir retrouvé le secret d’un nouvel et ancien univers. Tout comme Proust, Polvan ne choisit pas de saisir l’homme de l’extérieur, dans les plus indifférents des gestes, de son quotidien, mais dans sa vie intérieure en réunissant dans une unité le souvenir et la sensation présente, sans jamais cesser d’évoquer la beauté du monde, dans des pages magistrales, par le biais de la nature et elle seule, qui est omniprésente dans ce livre. Sans se priver pour autant de condamner la  tyrannie, le mensonge, la lâcheté, etc…
Peut-on marcher dans ses 24 ans dans un tel âge du monde ?
Que faire quand « les vieux poteaux frontière » de la raison ont été renversés ? Peut-on encore cultiver l’exaltation d’être soi ? Les questions restent entières au retour de Louis en Métropole. Il y a bien, Maxime, le journaliste, son ami, et Solange, un couple solaire, dira Louis. Mais n’apparaît-il pas ainsi, aux yeux de l’intéressé, que par rapport à sa nuit intérieure. C’est là qu’intervient un premier coup de tonnerre qui ressemble diablement à un coup de foudre. Lucie. Louis tombe amoureux de cette femme, mère de Maxime, qui possède la sagesse gaie et la tendre pétulance. On se prend à l’espérer. D’autant que leur amour va se sceller, l’été, par une nuit d’orage, sous des trombes d’eau. On y  croit à ces deux amants mystiques. On pense même un instant à Cathie et Heathcliff sous ce déluge. Mais sans doute est-ce difficile pour Lucie de revenir sur des lieux du bonheur et de la jeunesse. « Réfléchis un peu tu as l’âge de maxime » Dit autrement Lucie ne peut pas rire éternellement devant la mer. Ne va-t-elle pas perdre peu à peu le pouvoir d’aimer et d’être aimée ? Là encore, cette mélancolie est celle de Proust. Mais Louis ne l’écoute pas, il balaie dans une formule remarquable l’argument de l’âge : « Notre âge, Lucie, lui (Maxime) et moi, nous l’avons égaré ensemble quelque part sur la terre d’Afrique. Nous n’en avons plus. Ou alors, on les a tous. »
Il ne cesse de répéter : je t’aime…
Dans ces instants, Louis se situe dans le présent. Le goût d’un corps, d’un visage et de la lumière l’attache à ses moments de vie. La  grandeur réelle de Proust est d’avoir écrit le « temps retrouvé ». Polvan le sait et choisit la même voie pour rassembler le monde dispersé, éparpillé de Louis et  lui donner une signification au-delà des déchirements. Cette victoire difficile sera cependant de courte durée. Un peu plus tard éclate un second coup de tonnerre qui ressemble cette fois à un crash d’avion. Le destin n’a pas de plus sûr moyen pour permettre de rayer d’un trait de plume trois existences.
Ainsi va reprendre le cycle des nuits, des jours, et de toutes les autres nuits qui donnent un éclat éblouissant et sombre aux pages qui vont suivre. Louis peut apparaître seul, à bien y regarder il est accompagné par l’ombre d’un autre, prématurément effacé de la terre, mais encore vivant, ce double qui le hante et qui est lui. Tout s’accélère, l’auteur distille, par instant, un chef-d’œuvre de clair-obscur qui ne se flétrit pas à être mis en lumière. J’allais écrire à la vitesse de la lumière.
Si l’on admet une part d’imaginaire qui sert à apprivoiser la page et à fixer le motif, il se pourrait bien que cette dernière remontée dans le temps soit aussi le prétexte, au moins pour partie,  à une leçon de silence.
Quitte à me tromper, je ne veux pas m’en tenir qu’à ce que ce roman raconte et chercher plutôt ce qu’il dit. Celui qui dit JE, celui qui dit IL, dans le jour, la nuit, entouré de silhouettes qu’il transfigure sans doute quelque peu, pour mieux traiter les salauds.
Après Céline on pourrait dire « qu’il est le coloriste de certains faits » Ce livre qu’on lit d’abord à la queue leu leu, on le termine au coude à coude, à bout de souffle. Sans doute qu’un être plus vrai est dans le livre de l’écrivain. Pour l’atteindre il a besoin des fictions de l’art, de la chaleur et la truculence des personnages et de la magie de son style.
J’ai évoqué Proust et Céline, je pourrais y ajouter Gérard de Nerval qui écrivait dans une dernière lettre : «  Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche »
Voilà, Louis achève sa feuille de route.
La jeunesse avortée, les illusions humiliées, l’amour interrompu en ont fait un être vulnérable, et c’est à ce prix qu’il est capable de livrer une œuvre plus aérienne qu’il n’y paraît, solide comme ces rochers du bord de mer où Louis aimait se rendre, « quand il était petit, avec sa grand-mère, pour écouter la mer s’endormir ».
Mais a-t-il été petit ?

H.E.

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