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Henri-Michel POLVAN

Point de vue sur Michel Onfray

 

    

 

    Comme si l’idéal était de ce monde, et comme s’il fallait attendre de tel type d’homme qu’il soit le parangon universel de la perfection – et ça ou rien ! – le travail « contre-philosophique » de Michel Onfray semble répondre à un dessein où l’herméneutique ne serait plus qu’un prétexte. Personnellement, je ne vois plus, depuis quelque temps, dans ses interventions, qu’une exploitation forcenée de la faille chez les penseurs, en général, et chez les philosophes en particuliers. 
    Ne croyant pas indispensable d’occuper ces fonctions pour tenter une incursion dans les domaines où elles s’exercent, devrait-on pousser l’effronterie jusqu’à y dénoncer crûment telle ou telle attitude (a fortiori quand elle se présente comme fondée sur le primat de la raison), je me permets de faire part, ici, en quelques lignes, du malaise intellectuel que provoquent chez moi les prestations d’un contrôleur des mœurs auquel il n’est décidément pas bon d’avoir quelques raisons de plaire. Oui, on a bien lu.
    Le fait est que, toujours et d’abord louangeuses à l’égard de ses victimes, mais amalgamant vite, et sans ambages, le panégyrique au dénigrement, l’apologie à la diatribe, le dithyrambe à la satire, toutes les analyses critiques que propose Michel Onfray semblent n’avoir de finalité que l’instruction programmée d'un réquisitoire. Quelque chose d’artificieux, qui relèverait moins de l’exégèse que du lessivage ; voire de l’art combiné du passage de brosse, dispensé en alternance avec le maniement du ragot. L’usage du savoir comme outil de sape.
    Plus j’écoute les cours magistraux de Michel Onfray, aussi souvent impressionné par le caractère supersonique de son éloquence qu’interloqué par la pesanteur de son obsession, plus se conforte en moi l’idée que cet hédoniste auto-déclaré est par-dessus tout possédé par  l’exploration répressive des carences humaines, où il semble trouver le nec plus ultra de son plaisir. A l’instar de ses ennemis jurés, chasseurs-inventeurs de la tache originelle, Michel Onfray traque sans relâche les travers de la pensée. Animé de la passion tenace et pointilleuse d’un trieur de poux, il relève et comptabilise minutieusement, chez les sujets d’expérience de son choix, les moindres défauts de la cuirasse mentale, les tares morales, les taches de l’esprit, les péchés intellectuels. En foi de quoi tout fauteur déniché sera voué au purgatoire « contre- philosophique ».
    Ce qui est intolérable dans sa manière de procéder, et qui n’apparaît pas au premier abord, tant le rythme inhibiteur du discours circonvient l’auditoire, c’est que les œuvres, qui sont censées motiver ses interventions, y trouvent finalement moins d’échos que les individus qui les ont produites. On  serait tenté de lui faire le reproche que faisait Proust à Sainte-Beuve : « A propos d’un livre, jamais il ne répond sur le livre, mais toujours sur l’homme, sur ses relations, sur sa position, sur le rôle qu’il a joué. »*  Et peut-être même l’associer à l’observation, plus méchante, des frères Goncourt, aux yeux desquels, le Sainte-Beuve, empereur de la critique, était un homme qui prenait des notes «sous les lits», un « écouteur de bidets.» **
    Si bien que les éloges que prononce Michel Onfray, visant (entre autres) les « consciences réfractaires », nous arrivent avec le goût amer des "bons soins" que la morale de papa dispense encore, ici et là, aux condamnés avant de les exécuter : toilette, repas, cigarette, petit verre, aumônier de service… Car il n’est pas un seul sujet d’étude de ce censeur effréné qui ne finisse peu ou prou à la trappe. Sartre, Freud, Politzer, Arendt… tout le monde y passe, et à poil. Voyeurs, à vos trous de serrures !
    D’où la (triste) originalité de cet étrange jeu de massacre, où l’on se trouve par avance fixé sur le sort des cobayes de prédilection du maître, sachant que plus digne d’intérêt lui paraît être de prime abord l’œuvre d’un penseur, plus dur sera au bout du compte le verdict qui le relèguera, au mieux, dans le registre des quantités négligeables. De sorte que, pour mon malaise, je ne peux entendre ce magister livrer la bibliographie afférente à chacun de ses cours, sans l’imaginer distribuant les chargeurs réservés au casse-pipe des auteurs conseillés. Que ses ouailles me pardonnent.

 

Henri-Michel Polvan

 

*Marcel Proust : Contre Sainte–Beuve.
  **Edmond et Jules de Goncourt : Journal.