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Entretien avec Henri ESTEBE

Propos recueillis par Marcel BARIL

Henri ESTEBE intègre à sa formation de journaliste le souffle indéniable du romancier ; le tout avec une écriture claire, limpide, et réellement prenante. Discret, il sait faire taire sa présence pour laisser subsister son soutien et son amitié. Il dégaine sa plume comme Lucky Luke dégaine ses révolvers. Curieux de tout, il hante grand nombre de lieux culturels qu’il traque de toutes ses oreilles ; il est là, dit-il, pour écouter, ce qu’il sait faire, mais déjà armé de tant de choses à dire, ce qu’il fait avec talent, dans ses romans et nouvelles.

 

M.B.- Selon l’adage de l’arroseur arrosé, si vous deviez vous interviewer, quelle question vous poseriez-vous et pourquoi ?

H.E.- Je dois dire que votre formule, certes savoureuse, mais pas innocente a pour moi un petit air de « déjà-entendu ». Sous d’autres formes, il est vrai, du genre : « Que diriez-vous à ma place ? ».Ou plus simplement « Qu’en pensez-vous ? ». Autant dire que j’ai été, plus qu’à mon tour, un arroseur arrosé et pas forcément de compliments. J’avoue cependant, être partagé entre deux craintes opposées. D’abord la crainte de tomber dans la banalité d’un propos sans intérêt assorti d’une explication guère plus convaincante. Et dans le même temps, mais à l’extrême, celle de me poser une question par trop centrée, personnelle et donc narcissique. Je devrais alors me répondre que ça ne me regarde pas, ce qui aurait peut-être un certain piquant, ou griffonner une tentative d’explication relevant du journalisme Gonzo. Depuis longtemps, j’ai fait mienne la formule d’Antoine Blondin : « Je suis toujours resté au bord de moi-même car à l’intérieur il faisait trop sombre ». Aussi, je préfère de beaucoup le questionnaire de Proust et ses dérivés où l’on peut se cacher derrière le choix d’un animal, se fondre dans une couleur, masquer ses prétentions derrière la brillance d’une pierre précieuse. Mais je veux bien vous répondre. Brièvement. Ma question serait la suivante : « Ai-je été petit ? » Pourquoi ? Parce qu’elle me permet d’évoquer un livre : « Les passagers de la Tartane » et un écrivain H.M.Polvan qui, chose rare, cherche à se faire plus petit que son œuvre, dans une époque littéraire où le « m’as-tu-vu  », le people et la connerie ont largement pignon sur rue et où l’écriture apparaît souvent comme enfermée dans une camisole de force. Je ne connais qu’un écrivain de talent qui ait déjà réussi cet exploit : Marcel Aymé. Il ne faut pas oublier en effet que cet auteur, longtemps ignoré des critiques littéraires et des journalistes, a été révélé au grand public par le cinéma.

M.B.- Je vous propose, moi, d’éclairer certaines zones d’ombre, en un mot, d’oublier la formule d’Antoine Blondin pour un instant, juste celui de nous dire la relation toute personnelle que vous entretenez avec le temps, celui de l’homme dans l’écriture (A l’autre bout du fil, Désirée,  La brasserie jadis,) et celui de « ce passager du temps » que nous sommes tous ?

H.E.- J’aime bien cette formule de « passager du temps », qui est, du moins à mes yeux, une façon de ne pas rester « attaché au piquet de l’instant » comme le disait si joliment Nietzsche, mais être conscient ( ce qui ne veut pas dire réussir), d’évoluer dans un  présent, car tout est présent, tout en ayant un certain rapport au passé (la mémoire) et à l’avenir par le  biais de la volonté, du projet, du programme ou même de l’intention et surtout pas de l’espérance, ce qui serait terrible…
Non, ma crainte véritable, et vous le savez, sinon vous ne m’auriez pas posé cette question, tient dans cette phrase : « Les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux ».  J’ai toujours en tête cette formule de Camus qui avait ce talent de dire simplement des choses graves et fortes. Que se passerait-il si j’avais le temps d’attendre ? Que ferais-je si je disposais de  plusieurs siècles devant moi. Peut-être accepterais-je mieux l’idée de la mort ? Sans vouloir m’avancer jusqu’aux frontières de l’immortalité, cette vie, ce temps qui m’est imparti dans sa durée, tel qu’il est aussi dans sa finitude, dans sa brièveté ne suffit pas à me combler. Peut-être cela passe-t-il par une sagesse que je n’ai jamais trouvée.
Alors, vous avez parfaitement raison, je considère qu’il y a pour l’homme, pour moi, un temps de l’écriture. Il se trouve dans le roman qui permet en effet de fabriquer du destin sur mesure et, me semble-t-il, de triompher provisoirement de la mort. Pourquoi ? Parce que le roman permet de corriger, de modeler à notre façon le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit bien du même monde, rempli de souffrance, de mensonge ou d’amour ; nos héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces, mais au moins courent-ils au bout de leur destin. C’est ici que nous perdons leur mesure, car ils finissent alors ce que nous n’achevons jamais.

M.B.- Oui c’est vrai, je connais votre désarroi devant de telles phrases : « Les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux ». Alors, face à cette chose tragique entre toutes qu’est la mort, selon vous, comment vivre, par delà l’écriture, avec un squelette en soi, et quel avenir lui réserver ?

H.E.- Si je possédais un mode opératoire je l’appliquerais immédiatement. J’ai envie de vous dire, conscient de tomber dans le lieu commun : sans doute en essayant d’être heureux. Pourtant, en vous faisant cette réponse, j’ai certes un sentiment d’évidence, mais aussi d’une certaine solitude.  Il existe  des gens qui sont doués pour la vie, ils ont un rapport presque quotidien, spontané, naturel avec la joie (j’en connais), disons que je n’en fais pas partie  et il m’arrive de les envier. Je me dis parfois que si  il existait une petite pilule du bonheur, bleue, verte ou rose, peu importe, sans aucun effet secondaire, sans accoutumance ou dépendance, je ne refuserais pas d’y goûter, mais à la réflexion, je crois que je finirais par m’en lasser et surtout refuser cette façon d’être heureux…parce qu’elle ne reposerait  que sur un système médicamenteux efficace…Non…je crois qu’il faut s’efforcer d’être heureux, de temps en temps ou le plus souvent possible dans le savoir  vivre, non pas au sens de la politesse mais du savoir vivre cette vie exprimé par les philosophes…mais ce n’est pas à la portée de tout le monde et surtout de moi…


M.B.- Que signifie être doué pour la vie, est-ce un effet de la génétique, de l’environnement social, familial au sens Freudien, culturel, doit-on comprendre qu’il y a des gens doués pour la mort… doit-on passer un test ?
 
H.E.- Un test...Je reconnais bien là votre humour, mais à bien y réfléchir la vie n'est-elle pas un parcours jalonné de tests, qu'on les appelle comme on veut : épreuve, obstacle, difficulté... Je vais tout de même essayer de préciser ma pensée…Peut-être que doué…n’est pas très juste…Je crois que nous sommes nombreux à être des passagers du temps, à chercher notre sein….sans vraiment le trouver…J’oserais dire depuis l’enfance…A contrario, il existe des gens qui, parce qu’ils ont été aimés sont pleins, et donc disponibles pour accueillir tout, et cela leur donne une joie de vivre dans l’accueil des choses et donc dans une façon de les vivre pleinement. 
Aujourd’hui, je pourrais vous dire que la joie me paraît possible, j’ai eu pas mal de chance (professionnelle et affective), et je me réjouis de vivre. Sauf qu’il reste la double question du malheur et de la mort…
Vous perdez un être cher, tout s’écroule, plus jamais vous ne serez heureux, ni joyeux. Alors on parle beaucoup de nos jours en tout cas plus qu’avant de travail de deuil, ce n’est pas inutile car c’est un travail psychique sur soi qui fait que la joie peut redevenir possible à plus ou moins longue échéance…
Quant à la mort, vous le savez, je suis athée, avouez que ce n’est pas de chance quand déjà «  on n’est pas doué pour la vie »…Je dirais que le royaume, c’est ce monde-ci, qu’il est inutile d’en espérer un autre, qu’il faut mener, si possible une vie où rien n’est à croire, ni à espérer, une vie, en somme, où tout est à connaître, où tout est à faire…
Vous avez évoqué l’aspect « culturel », je peux ainsi  essayer de terminer sur une note optimiste, grâce à Camus qui a dit «  créer, c’est vivre deux fois », n’est-ce pas une proposition tentante ?

M.B.- Ce savoir vivre qu’expriment les philosophes c’est tout un art, et à ce propos, selon vous, peut-on envisager sa vie à la manière d’une œuvre d’art ?

H.E.- Vous avez raison de dire que le savoir vivre du philosophe est un art, celui du connaisseur, je veux dire par là, celui qui connaît et qui aime la vie, comme on pourrait le dire en matière de vin, de cuisine et  pourquoi pas d’œuvre d’art…Mais tout ça ne tombe pas du ciel et passe par un apprentissage…Je viens de lire dans votre future parution (Justine et le métro), ce vers d’Aragon «  Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard »…J’en serais plutôt à ce stade de l’existence…et de ce fait il me manque quelques longueurs pour répondre à la deuxième partie de votre question. D’abord qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Le Robert dit à ce propos : œuvre qui manifeste la volonté esthétique d’un artiste etc….Mais n’est-ce vraiment que cela ? A mon avis non…il y manque au moins la dimension qui sépare le consentement de la dissidence où s’affirme une force de refus par le  traitement imposé à la réalité ou une soif de liberté. Ces corrections sont  faites par le langage ou les mots (écriture), par la redistribution d’éléments puisés dans le réel (peinture), elles  relèvent  d’un style et fixent de nouvelles limites. L’artiste, je préfère parler de l’artiste, ce que je ne suis pas, utilise certes le réel, mais avec sa chaleur, son sang, ses passions ou ses cris, il y ajoute ainsi quelque chose qui le transfigure.
« On a tous voulu être un artiste » Comme le dit la chanson. « Mais pas pour faire  son numéro »  car le véritable artiste est, me semble-t-il, d’une certaine façon révolutionnaire. Flaubert disait : «  En art, il ne faut pas craindre d’être exagéré » Oui…envisager sa vie à la manière d’une œuvre d’art…sans doute…mais ça ne veut pas dire que cela soit possible à tous. C’est même le contraire…et on tombe sur le piège de l’espérance….
Et  l’autre question est de savoir si notre société le permet, disons le facilite…La réponse est : non. Elle  ne fait qu’éclairer les drames de notre époque, soumise entièrement aux impératifs de production dans un monde où les passions collectives prennent trop souvent le pas sur les passions individuelles. J’admets que c’est sans doute un destin de trouver dans sa vie le temps conjugué de la passion et de la création, mais ne devient-on pas un solitaire ? Et pendant que j’écris ces quelques lignes « le temps file comme l’eau de Tantale vers une embouchure encore inconnue ».
Alors pour conclure tout de même sur une note optimiste il y a deux petites choses à ne pas oublier, le plaisir et la joie. La joie et le plaisir de boire une bière fraîche ou de prendre un bain dans la grande bleue en été…de faire l’amour avec la femme que vous aimez et qui vous aime, pendant que Schopenhauer tient la chandelle…et pour finir avoir du plaisir à répondre à vos questions…bien ou mal ...c’est autre chose…

Marseille avril 2009

 

Du même auteur :
A l’autre bout du fil, édition LPE
Trop belle la vie, édit. LPE
Désirée, édit. LPE
Entre chiens et loups, édit LPE
La Belle de Mai entre les lignes, édit LPE

Pour contacter Henri ESTEBE : henri.estebe@neuf.fr