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Entretien avec Henri-Michel POLVAN à propos de son roman

Les passagers de la Tartane


Propos recueillis par Marcel BARIL

    Henri-Michel POLVAN est de ces hommes au regard secret, parfois rieur, à l’accueil chaleureux des gens du sud, à la poignée de main rassurante, confortable, mais dont les sourires renferment ses fameux « requins à pattes de velours ».
Dans la vie, derrière son humour il y a une sorte de désespoir stoïque. Son rire est un défi, celui des « amours », avec tout son cortège de doute, d’inquiétude mais aussi d’éclaircies. En révolte contre la raison raisonnante, il fut dans les années 70 le principal concepteur à Marseille d’une revue qui titrait : Phé, surréaliste aujourd’hui, et pratiqua  l’écriture automatique, notamment au théâtre. Néanmoins dans cet entretien, nous nous limiterons à son dernier roman : Les passagers de la Tartane,  qu’il vient de publier à « La petite édition » en ouverture de l’année 2009.

M.B. Les surréalistes - André Breton en tête -, voyaient plutôt assez mal les romans, disons traditionnels, de pure fiction. Ils préféraient, disaient-ils, que l’auteur parle de lui.
Partant de cette conception et connaissant votre attachement au surréalisme, peut-on dire que votre roman ainsi conçu se rattache encore à cette position ?

H.-M.P. En premier lieu, je pense qu'il serait bien avisé de ne juger de la position de Breton, sur le roman, qu'en prenant la peine de la situer dans son époque. C'est en 1924, dans le Premier Manifeste, que Breton, prenant le parti de l'imagination, stigmatise les romans en raison de « l'attitude réaliste, inspirée du positivisme, de saint Thomas à Anatole France », qui les infirmait gravement, les vouant à « flatter l'opinion dans ses goûts les plus bas.» Ce faisant, il n'énonçait pas un principe rigide à l'encontre de toutes les oeuvres de fiction, mais une critique ponctuelle visant le roman, tel que le traitaient les plumitifs de ce début de siècle, épris qu’ils étaient d'un « désir d’analyse (qui)  l’emport (ait) sur les sentiments », et d'une  « clarté confinant à la bêtise ». Et je ne vois rien de mieux, pour démontrer la justesse de ce point de vue, que son admiration affichée pour des auteurs de romans tels que, entre autres, Jonathan Swift, Lewis Carroll, J.K. Huysmans, Raymond Roussel, Frantz Kafka, Alfred Jarry, et jusqu'à Gide, dont le Lafcadio lui paraît incarner, dans la « débâcle intellectuelle et morale » des années 14-18, un non-conformisme des plus salvateurs.
Si l'on ajoute à cela qu'un Paul Valéry partageait grandement le sentiment de Breton sur le misérabilisme du roman, et que les sentences de ces maîtres n'empêchèrent nullement un Julien Gracq, nourri de surréalisme, de produire quatre ou cinq romans parmi les plus attachants du 20e siècle, l'affaire devrait être entendue.  Reste une question : Les choses, dans ce domaine, auraient-elles à ce point changé qu'il soit aujourd'hui possible d'y trouver place pour de la satisfaction? Je vous abandonne la réponse.
Pour ce qui est du roman que j'ai commis, même si l'on arguait de l'osmose du réel et de l'imaginaire qui l'innerve, ou des mouvements de la vie intérieure qui en sont la substance, il ne saurait sérieusement se réclamer du surréalisme. Et peut-être est-ce le lieu d'ajouter qu'il est de toute façon rarissime, sinon inespéré, de trouver de nos jours une marque authentique de cette forme plénière de subversion dans les productions artistiques ou intellectuelles qui affichent la prétention fantaisiste de s'y rattacher. Et cela, alors même que l'esprit s'en fait de plus en plus manifeste, au sein d'un certain nombre de mouvements diffus de résistance dressés contre les méthodes contemporaines d'abrutissement collectif, d'incitation au servage consenti et d'atteinte aux libertés fondamentales. Paradoxe qui n'en est pas un, dans la mesure où il fournit une explication radicale : Par-delà ce qu'il peut — à l'occasion — apporter à la création littéraire ou picturale, le surréalisme est, dans l'essence, une attitude devant la vie, une manière d'être, de penser, d'agir, d'aimer, de refuser. Il n'est pas une affaire d'oeuvres, mais une affaire d'hommes. Le définir comme une esthétique relève du même infantilisme de potache qui fait qualifier de « surréaliste » le moindre fait divers entaché de bizarrerie. Ne tombons pas dans le piège à niais, largement tendu, qui consiste à enfermer dans un catalogue d'extravagances un mouvement de révolte qui aura été, au 20e siècle, ainsi que le dit Annie Le Brun, rien de moins que « la plus large tentative pour repenser TOUT l'homme. »
Mais pour en revenir à mon roman et à l'idée bretonienne qu'un écrivain se doit de parler de soi, il me faut dire que dans ce livre, dont la trame se fonde sur une fiction, les plaies autobiographiques ne sont cependant  pas négligeables, qui ressortissent aux dégâts de tous ordres causés par l'effondrement précipité du vieux monde sorti exsangue de la dernière guerre mondiale, et dont les jeunes gens de ma génération se sont trouvés être le produit. Quatre évènements pourraient, à eux seuls, rendre compte de ce qui les attendaient dans leur vingtième année, dans un tournant du siècle dernier : la délitescence de la langue qu’on leur avait enseignée, la mise à sac accélérée des paysages urbains de leur enfance, la frénésie exponentielle d'une technologie qui les laissa sur place, et la guerre d'Algérie qui devait les cueillir en pleine jeunesse et de plein fouet.

 

M.B.  Dans un épisode décisif de votre roman, qui a pour toile de fond la guerre d’Algérie, évoquant la mort d’un soldat français d’origine algérienne, qu’il a involontairement tué au cours d’une rixe stupide, le personnage de Louis a ces mots : « Il est là depuis un demi-siècle et pour toujours, en bas, au pied de la falaise, dans la courbe de l’oued qui cache son cadavre (…) à jamais repliée sur un jeune mort (…) que tout le monde va s’empresser de verser au compte banalisé des Morts pour la France. »
C’est un sentiment de culpabilité qui va hanter Louis, et qu’un ami à lui, journaliste, nommerait, pense-t-il, « le Silence des loups ».Que représente pour H.-M. POLVAN ce Silence des loups ?

H.-M.P. Dans l’esprit du roman, le terme de « Silence des loups », vient en contrepoint radical de la notion que recouvre la métaphore du Silence des agneaux, lequel  force la compassion en ce qu’il désigne le mutisme pathétique des victimes devant leurs bourreaux.
Rien à voir avec le mutisme — impassible celui-là — que les œuvres des prédateurs (dont le loup est un symbole universel) inspirent à leurs témoins, assurés qu’ils sont de trouver dans le silence des foules le complice silencieux de leurs forfaits. C’est ce silence que le personnage de Louis désigne par « Silence des loups »,  qui est la forme accomplie de la peur, et où l’ignominie générale trouve son consensus. Rien que de très banal, en somme, si l’on en croit l’histoire des hommes, où il apparaît clairement que devant le meurtre, fermer les yeux, détourner la tête, se taire, sont les premiers réflexes propres à l’espèce.
En dénonçant ce qu’il appelle « l’échappatoire du salaud », par laquelle il stigmatise le ralliement d’un individu (le sien en l’occurrence), à la honte collective, Louis dénonce la lâcheté qui a miné sa vie. Mais c’est en vain, car il n’ y a pas de rachat possible, et que la seule solution, l’amour et l’amitié aidant, résiderait dans cette autre forme d’échappatoire que serait l’oubli, qui se refuse à lui.

 

M.B. Dans un passage du roman, relevant ce défi de Lucie : « Tu as dit que tu pouvais venir vers moi les yeux fermés, n'est-ce pas ?», Louis décide de la prendre au mot et arpente, les yeux clos, les rues du quartier de Malmousque qui conduisent à La Tartane, où elle l'attend. Doit-on voir dans cette traversée en aveugle une référence à la confiance intuitive ? Fatalisme, ou autre ?...

H.-M.P. A priori, non. En tout cas, si cette référence devait apparaître aux yeux des lecteurs, ce ne serait pas le fait de ma volonté. Toutefois, il n'est pas interdit de le voir ainsi. Que sait-on, en effet, des comportements qui
répondent aux injonctions de l'amour, où nous ne voyons généralement que des enfantillages ? Ce qui ne fait aucun doute, c'est qu'en relevant avec le plus grand sérieux le défi blagueur que lui lance la femme qu'il aime, Louis renoue avec les paris ludiques de l'enfance. J'ignore si cela a quelque chose à voir avec la confiance intuitive, mais il est vrai que dans sa progression les yeux fermés, on peut voir comme un abandon, une sorte d'allégeance, à la providence de la nuit intérieure — dont il est par ailleurs question dans le livre, mais sur un autre mode d'approche.

 

M.B. Vous dites que Louis renoue avec les paris ludiques de l’enfance. Cela  renvoie à une interrogation récurrente du roman : « quand j’étais petit…. mais ai-je été petit ? » Question déterminante, semble-t-il : l’enfance, l’innocence…  Je vous repose la question : A-t-il été petit ?

H.-M.P. Qui n’a pas été petit ? Tout homme a été petit. Mais outre que l’enfance ne marque pas tous les êtres de la même empreinte sensible, il peut arriver que certaines meurtrissures en effacent les traces essentielles,  jusqu’à jeter le doute sur sa réalité ; c’est le mal qui habite Louis. Il se trouve que, chez lui, les traces effacées, dont il soupçonne la présence diffuse, sont précisément les plus prégnantes. Cela tient à ce qu’elles collent à ces souvenirs que le temps accroche, chez l’enfant, avec l’épingle de la poésie. Des souvenirs qui prennent leurs racines dans le terreau de l’innocence, ce « nirvana piégé », dira Louis, « le poison à retardement de l’innocence », qui gave de sérénité des jeunes êtres finalement appelés à se vautrer dans le sang. Entre l’enfant et l’adulte il y a des fractures qui ne pardonnent pas. J’ai connu un soldat de la classe qui, au lendemain de son retour d’Algérie, niait y avoir jamais mis les pieds.  Et je ne serais pas étonné qu’une certaine forme d’amnésie chronique relève, chez certains êtres, de leur impossibilité — pour ne pas dire de leur refus — à concilier la fraîcheur de l’ingénuité socialement cultivée, avec l’univers banalisé du meurtre.

 

M.B. Vers la fin du roman, le rythme s’accélère, Louis s’essouffle, s’étouffe et la ponctuation disparaît. Réflexions et narrations s’entremêlent dans une écriture particulière, agencée de telle façon que le lecteur manque d’air, de temps et s’étouffe lui aussi.
Pouvez-vous nous parler de cette écriture finale ?

H.-M. P. En quelque sorte, votre façon de poser la question est une manière d’y répondre. Mais je veux bien essayer d’en prolonger la portée.
D’abord, il y a les mots. Et même dans leur latence, c'est-à-dire dans l’état végétatif où les maintiennent les pages des dictionnaires, les mots possèdent déjà le pouvoir d’ouvrir comme autant de fenêtres sur les paysages infinis de l’entendement. Et puis, il y a l’écriture, qui les utilise comme des instruments, qui les orchestre, et qui les élève au rang de langage.
A ce stade, qu’on pourrait comparer à l’œuvre au noir des alchimistes, pour peu qu’on les tienne à l’écart des amusements accessoires, les mots se fondent en souffle, en tendresse, en violence, en émotion… Toujours en équilibre instable entre les coulisses de la vie et de la mort. C’est le lieu où l’écriture transgresse ses règles, perd sa superbe et jette ses oripeaux pour toucher à son but fondamental, qui est de se faire voix. Mais quand elle y parvient, elle hérite aussitôt de tous les travers qu’impliquent cette mutation, car la vie qui vient la remplir la greffe implacablement à ses lois dérivantes. Dès lors, sur son parcours, les rêves s’entrelacent à la réalité, les souvenirs investissent le présent, les hantises forcent le domaine de la pensée, et le vieux film de l’existence plaque ses images sur le quotidien, où le travail d’un bulldozer peut renverser le bocal du temps, un vol de mouettes court-circuiter une réflexion, un coup de klaxon clouer sur place le flux de la parole, etc.
En fait, c’est d’être livrée aux exigences de la vie que l’écriture s’essouffle. Et quand elle frôle la cyanose, il n’y a plus de place pour la ponctuation. Mais n’en va-t-il pas de même pour tout ce qui respire ?

 

Marseille janvier 2009

 

Les passagers de la Tartane
La petite édition
Prix 13€ - ISBN : 978-2-916587-19-5
Pour contacter l’auteur : lapetiteedition@neuf.fr ou par tel : 04.88.04.27.06

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