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Henri-Michel POLVAN

 

Vous avez dit écriture automatique?.

L'ÉCRIVEUR VAIN DÉLICIEUX

 

 

     Une fois étalée devant lui, bien à plat, la feuille de papier, plusieurs fois caressée du revers poilu de la main gauche, l'Écriveur vain délicieux posait la pointe du crayon sur la page, en haut, à gauche. Et cela fait, il ne bougeait plus. De ce poste, surveillant le passage des mots migrateurs, il attendait qu'ils vinssent, conduits par l’imparfait du subjonctif, se prendre à la douce glu de l'encre.
     Généralement, ils ne tardaient pas. Néanmoins, cela pouvait arriver. Quand la chose devenait nécessaire, il appâtait donc un peu son gibier. L'opération était des plus simples. Il ouvrait le piège d'un mot appelant de son choix, n'importe lequel ; un article, de préférence, le, la, les... Et quand l'appelant fonctionnait, tout allait très vite. Aussitôt arrivés, les mots piégés s'agglutinaient les uns aux autres, s'enchaînaient et se conjuguaient pour former des phrases qu'il ne lui restait plus, par la suite, qu'à ordonner un brin à l'aide de quelques ponctuations.

     Il écrivait : le, par exemple, et cela pouvait donner : « Le cirque du sourire est une entreprise de farces et attrapes où les trapézistes sont soumis aux lois de la pesanteur et de la grâce, à l'aide desquelles se résout sans difficulté le problème de l'épilation des crustacés qui demeurent en toute circonstance réfractaires à la lubrification des salades, mais plus violemment encore en période de vague à l'âme et de grève du métro, où, pour être plutôt rares, lesdits trapézistes ne sont pas moins convaincus de l'utilité pressante qu'il y aurait à mettre un terme à toute terminaison qui ne respecterait pas les délais en vertu desquels s'ouvrent les précipices et se ferment les guillemets. »
     S'il écrivait : la, c'était forcément différent; ça donnait : « La mer morte ressuscite tous les matins, à l'heure où la nuit se replie dans les draps invraisemblablement colorés du petit jour, dont elle juge les manières cuivrées comme autant de forfanteries obsolètes, surtout avant le petit déjeuner des ogres et des poupées, lesquels affichent des complicités à vous faire dresser les cheveux sur la tête, quand la tête porte des cheveux plutôt que des valises ou tout autre objet de même importance comme, par exemple, les pelures d'oranges, les tracteurs agricoles à vilebrequins complexes, ou les croûtes de pain azyme tous azimuts, pour ne rien dire des Amérindiens. »
     S'il écrivait : les, c'était encore tout autre chose ; ça faisait : « Les chambres à coucher ne peuvent s'assimiler aux chambres à air que si elles sont parfaitement étanches, un rien élastiques et, par-dessus tout, dépourvues de la moralité propre aux chambres de députés, où se cuisinent toutes les tartes à la crème de la pensée naufragée, qui est le fruit déconfit de la réflexion à pattemouille, à pâte molle, à patenôtre, à patte de velours rayé des cadres et exempté de travaux jusqu'à nouvel ordre, étant donné le faible rendement du compte rendu, peu de temps après son ingestion, dans la cuvette réservée à cet effet de toilette, voisin de l'effet de manche. »

     Et quand, enfin, il n'écrivait rien, alors, comme par miracle, l'écriture s'arrêtait d'elle-même,  telle  une grande  et belle  fille  pleine  de complaisance, de gentillesse et de compré- hension.
     Et comme un miracle ne va jamais seul, cela donnait quelque chose d'inégalable, de fabuleux et d'extraordinaire ; cela donnait un blanc de toute beauté, immaculé, un blanc parfait, un blanc papier tout plein rempli de jolies promesses. Un blanc absolument semblable au blanc ci-après.

 

 

En matière de prolongement à un récent débat sur l’écriture automatique, nous vous proposons la lecture d’un texte* qui nous paraît illustrer une partie des propos échangés, lors de cette soirée. Dans un souci de clarté, les passages relevant de l’écriture automatique y sont présentés en italiques.

*Page extraite d’un recueil de « Contes à veiller debout » d’H.-M. Polvan