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Après le Cygne à tête d’escarpin

Par Henri ESTEBE

 

   Durant tout le week-end le petit théâtre du Non-Lieu à Marseille accueillait un public de sympathisants réunis autour de la pièce Le Cygne à tête d’escarpin écrite et mise en scène par Marcel Baril.
   Il ne faut surtout pas s’attarder sur ce titre qui a cependant le mérite de nous révéler en cours de la représentation un escarpin rouge et la jolie jambe de la comédienne ornée d’un bas résille. Les deux jambes devrais-je dire.
   La pièce s’ouvre sur un thème musical qui n’est pas sans rappeler que l’amour est une terrible maladie et que la femme n’est peut-être qu’une côtelette surnuméraire extraite sous anesthésie divine de la poitrine d’Adam. Non, ce serait donner dans le cliché et oublier un peu vite que l’auteur-metteur en scène est avant tout un enfant de la balle du surréalisme, de l’humour noir et de l’absurde réunis.
   Il est d’ailleurs difficile de séparer avec précision ces trois liens de parenté durant la petite heure au cours de laquelle le public hésite entre rires contenus et silences attentifs. L’auteur est cependant à la hauteur de sa démarche, sous des aspects certes parcellaires mais la culture est là présente et portée à bout de mots et de gestes par d’excellents comédiens.
   Que le public ne rit pas ou peu, ce n’est pas grave. L’époque ne nous a-t-elle pas désappris le rire. Ou alors il faut lancer au visage l’œuf du jour dont une vieille poule a le secret. Sur le fil de son propos Marcel Baril avance d’un pas hésitant d’équilibriste – y a-t-il des auteurs équilibrés ? – en s’efforçant d’assurer ses balanciers en usant de la poésie et de l’humour et surtout de l’exercice lucide de son bon plaisir,  ce qu’en langage automobile on  appellerait des dérapages contrôlés.
   Les comédiens se contrôlent-ils ? Bien sûr, puisque Lucie/Madeleine (Annie Combe) se retrouve justement en parfait équilibre, debout sur une chaise, agitant une écharpe rouge et prête à s’envoler à la façon d’un hélicoptère, parce que son petit monde du quotidien la cerne et la fige, y compris Lucien, son mari (Lucien  Bloise), amateur impénitent de jeux vidéo. Ici, on touche à l’aspect scénique, tous les moyens sont bons pour remonter à la surface de cette vie qui n’est qu’une sinistre blague, à la fois un drame et un divertissement.
   Il y a dans Le Cygne à tête d’escarpin un besoin, une nécessité même d’avoir recours à l’humour pour neutraliser l’angoisse, celle du temps qui passe – le facteur et sa lettre vieille de 25 ans ou encore le cow-boy qui avance à reculons pour remonter le temps – avec ce sentiment quasi biologique de la solitude. Y trouve-t-on une affirmation forte de l’existence ? A travers le nouveau-né, peut-être ? On  hésite parfois entre dérision ou absurde parce que le propos est aussi le fruit d’observations sociales lucides. En effet ne sommes-nous pas tous des voisins et de ce fait invités à contempler quelques-uns de nos traits ou de nos travers ?
   En tout cas, tout au long de la pièce cette quête est présente et ce qu’on pourrait appeler la petite voix de l’auteur se trouve à la manœuvre avec un style, un ton, une écriture, autant d’instruments mis à la disposition des comédiens, ces derniers au demeurant, les utilisant parfaitement pour débanaliser le réel et finalement donner d’autres reflets à une soirée et plus largement à la vie.
   Et Dieu dans tout cela ?  Que faire quand on se réclame du surréalisme et donc de son pape André Breton ? Il aurait fallu pour cela quitter la scène et accepter de lever les yeux au ciel. L’auteur le fait certes, mais pour évoquer les oiseaux, les papillons, le ciel bleu, l’air du  temps.
Et d’ailleurs, Dieu existe-t-il puisque Lucien, le mari,  tire impunément  par deux fois sur sa mère  et que l’on peut se faire violer par quatre curés, encore sont-ils tous défroqués, autant dire possédés, mais par qui ?
   La pièce est jouée, tout y est même les blasphèmes, mots de passe accommodés du surréalisme, dont Marcel Baril est à l’évidence un orfèvre même si parfois le propos laisse apparaître quelques caractères préfabriqués, mais admettons qu’il s’agisse de pieds de nez ou autres pirouettes minimalistes très vite effacés par les frémissements qui courent tout au long de cette heure de spectacle.
   Annie Combe est hallucinante dans le double rôle de Lucie/Madeleine, Lucien Bloise (le mari), Michel Volpes (le facteur) sont excellents, Daniel Danian (le cow-boy) joue parfaitement l’instant en assumant le difficile rôle d’un personnage qui a perdu son passé. Quant à Ali Chagour il mérite une sucette d’honneur pour son interprétation du nouveau-né.
   Bref, une excellente distribution au service d’un texte et d’une mise en scène signée Marcel Baril.

H.E.