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Adresse à un ami ; point de vue d'un témoin

(L'ordre des choses d'Henri-Michel POLVAN)

 

 

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L’ordre des choses
Adresse à un ami ; point de vue d’un témoin.

     Je me suis offert, et à peu de frais (merci Henri) un voyage, guidé par quelques 379 pages, pour être exact, où, en lecteur assidu, je suis allé à la rencontre de personnages truculents, parfois mystérieux, amoureux du bel canto et des grands airs d’opéra, et pour certains porteurs d’un accent déterminant leur origine ; pour ne pas les citer, il y avait là Nello, l’épicier mélomane, et son cousin, Roméo Gigante ; Cerise cette improbable au sourire énigmatique, Edgar (Bugeney), fil rouge de ces pages, qui les ponctue de sa présence et qui reste une référence à tous les évènements passés, présents et à venir ; tout comme ce petit rajout de ma part, qui serait celui, modeste, du lecteur : cette frêle silhouette, cette ombre à laquelle j’ai attribué le rôle ingrat de témoin.
     Celui que l’on ne voit pas, et pourtant toujours présent et invisible tout au long du récit, tant il appartient à la fiction, auquel je préfère le mot imaginaire, celui de l’auteur, pour lui dire : Voilà je t’ai accompagné comme une ombre, peut-être même la tienne depuis le tout début dans les rues de cette ville méditerranéenne, et qui ressemble à s’y méprendre à ces autres villes, Naples, Marseille, Barcelone, Tanger, Oran, Alger ou Alexandrie…
     Tu vois, ce niston, ce figlioli, ce gavroche que n’aurait pas renié Poulbot, ce ya ouled de l’autre rive, comme ces minots dont j’étais, qui gesticulaient de manière débridée au passage des convois militaires au départ du camp de Sainte-Marthe, d’où toute une belle jeunesse, qui avait commis l’erreur d’avoir vingt ans, et donc incorporable à cette époque, s’est vue offrir le voyage sur l’autre rive et débarquer, la fleur au fusil, pour une période indéterminée, et se voir cantonnée dans des casernes, dans les montagnes du Djurdjura… Tu vois, ce petit berger, au loin, qui regarde passer les GMC pleins de jeunes bidasses, qui se croyaient tous en colo, c’était encore moi ; et moi encore, lorsqu’une permission te ramenait dans les rues d’Alger, le petit cireur qui claquait sa boîte avec sa brosse à cirer pour attirer le regard du client. Pour toi, j’étais toujours invisible, de même lorsque tu as pleuré la jambe du binoclard, qui s’en tirait bien, puisque le retour au pays lui était assuré, comme après avoir posé ton barda pour un départ dans l’oranais vers de nouvelles rencontres, de nouvelles aventures, j’étais encore là. Comme du temps, à Constantine, où, tout jeunes Gavroches nous étions quelques-uns à garder le parking et les voitures de ces boulistes qui venaient, surtout pour la discrétion de ce lieu, boire sans soif du mauvais vin, et autant de bières… Alors, La Pieuvre, tu penses bien ! là aussi nous étions quelques-uns à faire le guet pour une petite pièce. Pourtant, ni toi ni Djamila n’avez tenu compte de la frêle silhouette qui discrètement assumait sa fonction ; sauf peut-être Edgard, celui que tu citais souvent entre les lignes, et qui, lui, avec clairvoyance, m’apercevait sûrement.
     Même quand Djamila, pressant le pas, s’est enfuie sans dire un mot sur les dangers qui la menaçaient, et puis ta course à travers les montagnes et les côtes abruptes, depuis Oran jusqu’en Kabylie, vers Menaa, dans les Aurès, un sacré périple, le même ya ouled qui comptait ses moutons et les poteaux télégraphiques, du moins ceux qui restaient debout, les autres, ou ce qu’il en restait, n’avaient plus aucune utilité, pas plus que ma visibilité. Tout comme ces GMC, pleins à craquer de troufions, sans jamais voir leur retour pour cause de couvre-feu, mais le compte n’y serait pas assurément.
     Voir ta planque dans une cave ou une crevasse en compagnie d’un homme de foi, celle qui guide les hommes vers le bien et l’amour de son prochain, sauf que pour toi elle s’appelait Djamila et qu’il te fallait passer encore d’autres épreuves avant de la revoir, et c’était Lucette qui allait assurer la liaison et faire se rencontrer Karomama et Barberousse. Et comme les bonnes choses, ainsi que l’ordre, ne dure qu’un moment, il faut déjà plier bagages, s’en aller encore au casse-pipe, au secours des copains, là où encore l’ordre des choses commande, et un rien fataliste fuir, se sauver, laissant Enzo finir le sale boulot et se retrouver un peu plus tard dans un coin de Camargue, goûtant les plats de Mireio, en espérant des jours meilleurs. Et enfin se payer, en guise de baroud d’honneur, comme une (Cerise) sur le gâteau, avec un Papa Chianti, et s’apercevoir que lorsque le malheur s’acharne, faisant et défaisant à sa guise ce que l’on croyait tenir fermement (comme l’eau glacée du torrent qui nous file entre les doigts), que tout ceci reste dans l’ordre des choses.

     Ah, Djamila, Djamila, Karomama… Youcef !...

 

     PS. Le nom de cette princesse Karomama, m’a intrigué en premier lieu, et comme j’ai beaucoup sollicité mon dictionnaire, parce que la richesse de ton vocabulaire m’a donné beaucoup d’enseignements et a été un enrichissement pour moi, je me suis amusé à inverser le mot Karomama, qui devient alors amamorak. Or, si je prends la liberté de le traduire en arabe en en faisant deux mots distincts : Amam et Orak, le premier devient « devant » et le second « derrière » !
     Ou avant et après, et entre les deux, il y a le présent, celui qui ne dure pas, tant l’illimité reste avant et l’infini après.

     De la même manière que ce qu’en dit Monsieur Garcia Marquez : « La vie n’est pas ce qu’on a vécu, mais ce dont on se souvient. »

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