Marcel BARIL

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Vous avez dit censure ?
Où l’arroseur arrosé !

« M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde où l’homme n’est pas toujours du côté du plus fort… »

 

Ce dont je vous parle fut déjà débattu il y a cinq siècles, et puis il y a deux cents ans aussi. Ah, il y a encore vingt-cinq siècles, et hier soir vers neuf heures du matin ! Il n’y a rien de nouveau sous le soleil nous dit Ionesco. Hélas ! C’est bien triste.

Heureusement nous sommes dans un pays où la censure n’existe pas… Dit-on ! Mais à dire vrai il est inutile d’interdire quand on a tué chez l’individu la faculté de comprendre, le sentiment contestataire, la moindre notion d’analyse, la plus petite intuition du DIRE ?
Lorsque la censure est si bien ingurgitée qu’elle devient au grand dam des masses de l’autocensure-pommade qui diffuse tel un goute à goute la bonne conscience comme l’église prodiguait la bonne parole et l’absolution miracle (quand on pense que devant les tranchées remplies de cadavres et de membres humains, il était de bon ton d’oser chanter : Ma mamelle est française… !).
Le paradis se mérite. Et l’ouverture des portes (le Sésame ouvre-toi de certains voleurs) a son prix. Au théâtre, le paradis c’est la scène, le prix en est le silence, le salaire les applaudissements, ou les sifflets.

Le mot-clef, magique aujourd’hui comme hier, est « sélection ». Dans le domaine artistique comment peut-on sélectionner, classifier, autoriser les révoltes et les indignations ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’artiste est avant tout un être révolté. Ce qui ne semble pas être le cas des sélectionneurs ! Peut-être alors faudrait-il commencer par sélectionner les sélectionneurs ! Alors verrions-nous apparaître de nouveaux auteurs, de nouvelles pensées, de nouvelles révoltes, alors peut-être verrions nous poindre dans notre ébranlement et notre incompréhension – qui est toujours le premier symptôme à donner de la voix –, l’ébauche d’une nouvelle façon de vivre.
Les plus grands artistes furent de tous temps et dans toutes les disciplines, les plus honnis, les moins sélectionnés, les interdits de la bonne conscience comme Picasso, Van Gogh, Gauguin, Ionesco, Ferré, Brassens etc.

Les « je ne comprends pas », ou « qu’est-ce que cela veut dire » jalonnent le présent et ne font que mettre en évidence des limites : Celles de ces individus, nouveau-nés à perpétuité,  totalement désorientés par des mots valises ne correspondant pas exactement à leur contenu qui sont dans l’incapacité de comprendre, parce que les « choses » prennent racine dans la mémoire et le souvenir qu’un nouveau-né ne possède pas.
En fait, et là, je citerais le poète André RAPHAEL : « C’est sur l’impropriété que repose la magie des mots. Elle en est le socle, la composante essentielle. Mais il peut arriver que la magie des mots soit fondée sur autre chose. À un snob qui me demandait un vers de Shakespeare, je dis, sur un ton confidentiel et inspiré :Ten million sixty thousand six hundred and sixty-four.
Il s’extasia sur cette “citation” qui lui parut tout à fait conforme à l’idée qu’il se faisait de Shakespeare. Je n’aurais pas pu lui jouer ce mauvais tour s’il avait su parler anglais. La seule musique des mots ne suffit pas, le sens de ces mots a quelque importance, même s’il s’agit d’impropriétés. »
Comprendre, nous dit Maurice Merleau-Ponty, est une imposture ou une illusion, la connaissance n’a jamais prise sur ses objets qui s’entraînent l’un l’autre et l’esprit fonctionne comme une machine à calculer, qui ne sait pas pourquoi ses résultats sont vrais.

Au théâtre comme ailleurs, quand je me donne un coup de marteau sur les doigts je crie très fort, même si cela se passe au milieu d’un long monologue très sensé. Je CRIE ! Comprenne qui voudra…
Quand un sélectionneur ne comprend pas, lui, il se tait et exclut.

Je sais que, dans les festivals, le nombre de candidats est très élevé et qu’il faut choisir. Alors pourquoi ne pas donner la préférence aux créations d’auteurs contemporains et vivants ? Pour ce qui est de la qualité, il ne faut pas sous-estimer le public qui saura très bien juger.

Imaginons qu’un enfant soit confié dès sa naissance, pour sa nourriture effective (vitale) et spirituelle, à une nounou amputée de ses mamelles, ou un homme barbu et muet, voire à un chien savant capable de compter de treize en douze jusqu’à ce que mort s’ensuive, dans le sombre projet qu’il soit capable de parler plus vite et qu’ainsi conditionné, le premier mot qu’il prononce soit rhododendron avec un tendre sourire. Changeriez-vous le contenu physique et émotionnel de ce mot ? Le langage est conventionnel et si on déroge à ses lois, on tombe dans l’absurde, l’insondable, l’insensé (hors de nos sens). Le dialecte théâtral n’échappe pas à ce dilemme, il est conventionnel. Libérer la parole est, je crois, la première bataille à mener. Ne craignez pas l’incompréhensible jusqu’à ce que vous soyez vous-même en mesure de vous comprendre !

Marcel BARIL